Les Miettes et les Klippots (M&K): Voyage en Floride

J’arrive en Floride, m’engage dans un élevage d’alligators et transporte un animal vers le Nord, je rencontre des filles seules qui écoutent le label 4AD et baisent sans protection, elles occupent mon véhicule et m’obligent à faire des détours sous le soleil, le crocodile se déshydrate et commence à pourrir à l’arrière du pick-up, mais reste toujours vivant. Nous arrivons en fin de journée dans les quartiers noirs de Miami et moi, Dominique, veux respirer un coup, sur le parvis recouvert d’une bâche en plastique vert ; une ménagère me dit que c’était une erreur de venir ici car tous ceux qui sont assez naïfs pour ouvrir leur désir de pureté sont marqués de la marque de Caïn. Moi, Dominique, lui parle de mon crocodile, qu’il faut lui donner à boire et une poule à manger, ma ménagère pense qu’il prend du crack et me dit que mon crocodile va finir par me tuer, qu’il est là pour se venger et réclame sa part en eau, une part que personne ne pourra lui procurer. Retour de Quetzalcoatl sur les têtes bénies des enfants de Babylone. Moi, Dominique, la bouche pleine de plumes du serpent et de cheveux blonds, repars rapidement en semant les filles qui font une partie à cinq dans la chambre d’un adolescent, je pars poursuivi par leurs rires. La nuit, accident, libération totale de plaisir avec son potentiel accumulateur et régénérateur, je me vide et le crocodile sort à la surface, peau à moitié brûlée, recouverte de plaies cerclées de pus, elle a perdu en définition, passage à la farine de la décomposition par petits paquets de cellules mortes éclatées, détachées dans le flot du liquide libéré. Une voiture arrivant d’en face arrache au passage un bout de la queue du crocodile, chaleur plus difficile à répartir, son milieu lui devient hostile, il s’approche de moi, Dominique, et commence à me manger.

Dominique n’est pas le narrateur, ceci n’est même pas un effet de style, c’est une volonté de structure, une volonté explicite de faire sentir en quoi consiste la structure dans ses prémisses. Ce geste est ingrat, il a valeur de prologue, de petite mise-au-point. Ce n’est pas un pince-téton, un truc prétentieux qui s’adresse aux amateurs de romans post-modernes emprunts de sensualité post-industrielle qu’on pourrait imaginer trouver dans l’air flottant d’adolescents sortant de leur chambre, cernés sous les yeux de s’être intensément masturbés. Dominique dans sa première incarnation au milieu de l’animal est un lien hypertexte. Ordre en progression à travers l’hypertexte. Mais avant il marchait évidemment au milieu du corps de l’ennemi incorporé dans le corps du texte. Il entretient à côté de ce pick-up une relation d’insecte suffisamment mince pour arpenter la surface fractale du sens logique du reptile et décrire ainsi l’émotion contenue dans la déglutition du crocodile. Relation avec moi et son assistant Blumenfeld, puis Tsederbaum et Natalia, et peut-être Delphine ; je décide de l’installer avec les autres dans ce qui nous apparaît comme une représentation fracturée de la réalité. Tout dire alors pour rester fidèle et respecter les simultanéités, sans notes de bas de page pour éviter la création d’une multitude de plans discursifs non-équivalents. Ce ne sont pas des employés s’entretenant. Encore moins des individus aux prises avec un système ; ni Kafka ni ironie, pas d’identification avec le lecteur de l’auteur. La chaleur du paragraphe précédent donne l’impression à Dominique d’évoluer sous l’aisselle d’un homme mûr. Il regarde les habitants, penchés derrière leurs fenêtres, allumer les écrans de téléviseur, ajoutant au chuintement des plats en réchauffement le bruit blanc accompagné d’une lueur impavide. Ils vont et viennent tout éclairés de côté, leur poste emporté dans leurs cellules réfléchissantes, sur enveloppe travaillée par la faim. La pauvreté n’est pas évidente au milieu des jardins qui profitent d’arroseurs automatiques, et ceux qui ont pu les payer pour augmenter le standing familial, ont passé des heures à lire des textes électroniques contenus dans l’enveloppe logique de leur courrier virtuel. La lumière télévisuelle a vivifié les échanges synaptiques de leur activité professionnelle sanctionnée par un contrat de cadre sans véritable limite d’heures, preuve de leur endurance cérébrale. Ce contrat déroule une suite de nœuds décisionnels – études, diplôme, job description, embauche – noués dans la confiance préalable en l’ordonnancement contractuel de toute société moderne. Maintenant les plus doués se disent qu’il faut enfin vivre cette société à fond et reviennent par mégarde à l’étape antérieure de l’analyse contemplative. Jamais le temps de se reposer, se disait Dominique quand il basculait déjà dans le récit imparfait de ses expériences ; le bras oblitéré dans la mâchoire du crocodile, l’avatar brûlait sous le regard du joueur, ses yeux mêmes engloutis dans la lueur infranchissable de l’écran. AFK. Away From Keyboard. Cette scène pouvait être un épisode de reportage gonzo, une vidéo sacro-pornographique, se disait Dominique qui repassait dans les structures mentales idoines de l’avocat qu’il était les définitions approximatives de l’homo sacer, l’homme que personne ne pouvait condamner mais libre de mourir à tout moment. Le bras, usé en son milieu, cède, maintenant. Le présent approximatif se plie aux fantaisies temporelles de la narration qui s’oriente entre les fenêtres des habitants, la notion de richesse et de l’emploi rémunéré pour des raisons intériorisées de mérite et d’utilité publique, le bras de Dominique, un animal et le fondu de l’évocation hypertextuelle. Son orgueil lui disait qu’il était aussi performant, quelques jours à peine, précédant ces évènements, il parlait à Blumenfeld sur un ton autoritaire, en véritable patron, propriétaire de cabinet, propriétaire des reflets que les baies vitrées de ses locaux lui renvoyaient, avec le phantasme de la simulation superfluide des modalités de son existence, inhérent aux surfaces semi-transparentes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s