Les Miettes et les Klippots (M&K): La leçon de Tsederbaum

On est dans la salle de réunion Pékin côté Jura. Il a une deuxième salle qui s’appelle Pékin côté lac ; les managers ont cru bon de faire la distinction de cette manière : un Pékin toisant le lac Léman du haut du deuxième étage, un autre orienté vers la chaîne montagneuse surplombant Genève par le nord. Tsederbaum veut compléter ma formation avec un petit précis sur sa conception de l’employé face à son système d’information.

  • David, tu es une macro-métadonnée de ce beau système, il nous a coûté des millions, alors tâche de ne pas louper l’essentiel, c’est hyper-important, tu vois ?

Je vois bien, et j’écoute les deux coudes posés sur la table, je fixe son feutre volant sur le paperboard carrelé ; mon menton est posé contre les surfaces moites de mes paumes qui forment un demi-cadre autour de mon visage.

  • En gros, c’est pas compliqué, si t’es pas trop con et que tu connais tes classiques, tu devrais pouvoir t’en sortir. Dans l’essentiel, c’est Hobbes et Hegel ; Hobbes dégrossis disons, on va à l’essentiel

Tsederbaum commence par me parler d’un passage d’une soumission arbitrairement permanente à une auto soumission de la conscience à son pour soi

  • C’est ce que j’appelle la symbiose-corporate…

La blague est réussie, c’est une référence à des vidéos parodiques qui passaient sur Canal à la fin des années 90, les Messages à Caractères Informatifs, MCI. Un type complétement allumé qui arrive à son travail en commençant par parler à la caméra dès le parking, avec un grand sourire à la Patrick Bateman, interprétation de Christian Bale. Les vidéos datent des années 80 mais le détournement de leur discours les rend étonnamment actuelles. La voix nasillarde et haut-perchée du personnage principale est le principal vecteur sensitif du décalage produit.

  • …question de strates, il ne faut pas envisager la question que comme « formation de la réalité » ou « objectivation du réel » à place de la société dans la conscience absolue

La flèche est de Tsederbaum qui veut dire que la présence du système dans la boîte renvoie à tous les autres systèmes qui vont potentiellement interagir avec lui ; qui interagissent en fait déjà tous en puissance. Il voit ça comme un produit ultra sophistiqué d’une société qui ne fait que jouer

  • Huizinga : jeu : espace de règles absolues tendues vers la réalisation de la société mais comme quoi, plusieurs possibilités – même états simultanés :
    • désir : concrétiser et surpresser le désir rationalisation du désir (capitalisme) : continuer de jouer en réintégrant le désir individuel (singulier et contingent) dans un désir standardisé qui inclut symboliquement en soi le processus de sa quête : normalisation – « process désire »
    • formation esthétique d’un schéma de pensée

Je commence à décrocher. Huizinga évoque pour moi un nom d’oiseau apprivoisé par des civilisations précolombiennes. Surtout, je ne vois pas à quel moment il va vraiment lier tout ça à notre ERP qui se contente de digérer des ordres d’achat et de vente, c’est tout ce que j’ai à l’esprit dans mon préimètre en tout cas.

  • …le but du jeu, quelle que soit la société, est inhérent aux règles à problème du Spielbrecher (tricheur sorti du cadre du jeu pour regarder et constater le désir par devers ce dernier), différent du « tricheur » entendu dans le sens inhérent au jeu (« requin », « cynique »…) ; dans tous les cas problème de l’objectivation du réel implicitement posé à objectiver les règles, non le contenu

Je commence à comprendre que pour Tseder, le système est une grande machine processionnaire de besoins au moyen d’une forme – spéciale… – de désir produit en dedans… Je lis sur le paperboard :

« Machine » en soi, constitution, incarnation des règles et plaisir en soi, désir concret de l’objet placé en amont du désir : cercle

  • C’est un problème de distance et de contiguïté, David, tu comprends…

Je n’arrive pas à faire ma classification des choses qui me font le plus rire sur Internet. Les MCI, c’était génial, mais c’était encore l’ère télé…

  • …continuité…

…en même temps, Internet étant un compilateur universel, un grammégaliseur de langages, sa mise en perspective des MCI dans le nouvel espace du rire éclaté n’est pas moins légitime que celle de la télé…

  • …rapports de force différentiels : subsistant du résidu infinitésimal…

…mais le truc, c’est que je n’arrive pas à voir si la vidéo du fou avec le bunker rempli de laisse pour chien et de Chocapic est aussi ironique, aussi atrocement actuelle et drôle dans sa simplicité que celle de The Shooting AKA Dear Sister, de SNL (Saturday Night Live) où une scène montre en 3 minutes 40 secondes un groupe de trentenaires s’entretuer pour la seule et unique raison que c’est écrit par le premier des trois dans sa lettre à sa sœur qui doit apprendre simplement la description des évènements survenant à l’écran, sans haine ni violence, seulement ponctué d’un passage chanté a capella du tube étonnamment pertinent dans le contexte de Jason Derulo – Whatcha Say, mais le truc est passé avant à la télé…

  • …évergétisme de la société. Tu vois, j’aime le pain beurré au demi sel, mais dur, pas mou, donc pas tartinable : comment « carreler » au mieux mon pain : problème de répartition dans un cadre défini, apparemment visible…

…cette vidéo me hante comme un slogan radical chanté par des enfants joyeux, je me sens comme eux, totalement dedans, totalement avec le son de la flûte du joueur de Hamelin…

  • …langage, littérature mineure, Kafka : masse d’auteurs pour établir un méta langage, mesure la distance intérieure entre l’en soi et le pour soi de la conscience, nivellement et…

…totalement médusé sans être sûr que ce n’est pas normal, car ils ont bien l’air étonnés, le jeu n’est ni outré, ni feint…

  • …donc les rapports de forces différentiels : problème des présentations ; créer un cadre indépassable = intériorité « absolue » et continuité du cadre de l’intelligibilité, par continuité j’entends ce qui rend possible le rapport de forces établi, variable mais accepté, et justement accepté en tout point de la courbe = société dans notre cas, en termes qui me sont chers je parlerais d’espaces lubrifiés ; seulement la force réelle d’une société, de valeur disons A, est incomparablement plus « grande » à celle d’un employé, valeur B, elle est d’un degré supérieur, à tous les niveaux : information, moyen d’action, influence et espace, elle englobe l’employé et définit donc son espace et la succession d’informations qu’il manipule: rapport de force en l’état tout à fait impossible car on ne serait pas sur le même « plan » – je ne parle pas de rapport de force au sens commun, pas de pression, de conduite imposée de force, je parle d’un rapport qui conserverait l’intelligibilité réciproque des deux forces mises en balance, je sais pas si je suis très clair…. – en l’état l’entreprise ne peut pas se « communiquer » à l’employé : du coup je me représente plutôt des rapports de force différentiels – joli terme de Deleuze – où l’on confronte les variations infinitésimales – concrètement les plus petites variations possibles – des deux forces, qu’on va, dans l’exemple précédent, nommer dA et dB, et c’est là que je rejoins ton sujet : c’est que ce rapport différentiel est à mon sens à la base de l’objectivation du réel fournie par exemple par un département comme le Contrôle de Gestion, l’effet « retors » en quelque sorte – mais je vais essayer de montrer qu’il ne l’est pas tant que ça car nous ne sommes pas innocents, risibles peut-être mais responsables – c’est que la variation est induite par la société, de manière continue ; les informations sont « discrètes » – la « discrétion » en math signifie la discontinuité des unités finies qui se succèdent, et le monde réel est fondamentalement discret en ce sens que nous sommes constamment confrontés à des singletons d’information finis, mis en séries, liés, mais qui ne forment pas une masse compacte réelle : il faut bien les établir les liens, et le lien même sera aussi un singleton discret  – et leur contiguïté est assurée par ces rapports dA/dB, dA et dB étant par convention =0 car ils sont plus petits que tout ce qu’on peut imaginer, mais dA n’étant pas égal à dB, et dA/dB = c étant quelque chose, quelque chose d’infiniment petit, c’est une valeur évanescente, inassignable, qui détermine le passage « inconscient » – au niveau humain – d’une information à une autre et crée leur contiguïté…

…beaucoup moins que ce qu’on pouvait voir avant, à la télé.

  • …je me rends compte que c’est mal formulé : ce rapport dA/dB est la dérivée qui détermine la continuité des linéaments qui sont ses primitives : c’est l’orientation prise – décidée essentiellement par l’entité au degré supérieur, l’entreprise – des rapports tangents à chaque point d’information…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s