La Musique et les Genres (1): gothique revival

A Genève on rencontre rarement la gente qui se démarque par un style métaleux ou gothique. Des deux, la dernière est la moins représentée, ses passages sont furtifs et la plupart du temps solitaires. Il faut dire qu’elle est de plus en plus rare d’une manière générale ; je parle pour la France, à Paris et les villes de province. Le mouvement musical a pas mal perdu de sa superbe, aussi bien en termes de quantité que de qualité. S’y substitue progressivement l’esprit revival, une hybridation des genres goth-électro avec une new wave modernisée, de la jungle décalée, des nappes dansantes aux échos de minimale froide inspirées de Boards of Canada, Aphex Twin ou Autechre, une androgynisation avec ses poses ironico-mélancoliques, le sampling 2.0 avec ses breaks conscients, ses citations auto-référençantes, sa sophistication nostalgique d’une période plus authentique. Même dans les soirées entre initiés, les références à Lunatic Asylum ou Trisomie 21 sont matinées d’ironie, plus franchement fédératrices ni gages d’enthousiasme, car les plus vieux ont ressenti un besoin de renouveau qui n’est pas venu sous la forme mystérieuse qu’ils espéraient peut-être, et les plus jeunes sont prêts à les recontextualiser dans l’espace hyper-signifiant de l’agglomération bi-dimensionnelle des styles et des courants. Le post-punk, le goth, la batcave ou la néo-folk sont devenus reproductibles sans pression, disponibles et éternellement présents. C’est là que le besoin des concerts et des bootlegs, né d’un manque de supports d’enregistrement et des moyens financier pour se les procurer, se fait sentir. Mais c’est déjà une évidence. Le style a été remis en perspective à travers la pop, le rap (exemple brillant de Clouddead qui produit un hip hop atmosphérique pour jeunesse amatrice d’espace de phase en stase et de littérature postmoderne), le métal, et bien sûr l’électro. C’est devenu ironiquement un canon musical assez universel qui hante depuis un fond lointain l’oreille du chaland et donne une teinte sombre à tous les beats et les refrains pour une raison qui semble arbitraire et prophétique. Dans des chroniques des 90s on pouvait lire que les Pixies étaient venus comme des prophètes agacés sur la scène américaine pour enfoncer le clou no future dans un firmament Sonic Youth. C’est ironique parce que des groupes comme Tuxedomoon ou des projets solos comme Minimal Man avaient la vocation contraire de rester des musiques de chambre urbaines et nocturnes. C’est là un tournant peu anticipé par les tenants les plus dévoués du mouvement, qui se retrouvent aujourd’hui relativement isolés sous la lumière diurne de la journey distendue du style sur le plan sans route ni guide de la production sonique réticulée à travers Internet. Certains ont su se recréer un espace, une niche particulière, en transfigurant leur style, comme Scott Walker des Walker Brothers, avec Sunn o))) ou Robin Guthrie de Cocteau Twins, qui a composé un poème monumental avec la bande originale de Mysterious Skin, en collaboration avec Harold Budd.

Mais ces exceptions confirment la règle générale de l’atomisation qualitative d’une production musicale qui veut encore conserver une démarche originale, quelque peu esseulée au milieu d’un whatever fourmillant d’idées aléatoires mises en série. Et d’ailleurs il ne serait pas justifié de penser que leur démarche va à l’encontre de cette sérialisation. La règle ne prévoit plus de rebelles, seulement des ramifications pour décrire l’objectivation d’un état d’esprit, pour employer un gros mot, d’un Zeitgeist. Le genre gothique s’est inscrit depuis la fin des années 70, à la suite du blues, du folk et de certaines ramifications de la musique rock en général, dans l’explicitation outrancière et exacerbée du spleen refoulé de l’après-guerre. La mélancolie caractéristique de the Cure, Joy Division (le coin plaisir des camps concentrationnaires) ou de Nick Cave, est un poncif qui semble avoir vieilli. Ce n’est pas la réalité ressentie à travers leur réutilisation implicite dans les productions modernes. Comme dit plus haut, cette expression illustrative du spleen est devenue peu à peu universelle et totalement acceptée. La réutilisation mécanique d’un style à travers l’émergence aléatoire de ses différents avatars pose plutôt la question du Et Après ? So What ? C’est une question relativement triste quand on y pense. Elle ne prend pas la forme d’une revendication violente mais d’une nappe shoegaze avec le regard levé vers la neige en chute clairsemée de Joseph Gordon-Levitt et de Michelle Trachtenberg dans Mysterious Skin, un regard adolescent aussi rempli d’érotisme que de religiosité envers le mystère eschatologique de la logique formelle du monde violent qui leur inspire des mouvements incontrôlés. La mélancolie du mouvement gothique au sens général s’est muée en prière logistique dont la seule issue a été l’espace formalisé des récurrences possibles d’Internet. Les gothiques que je croise à Genève arborent un regard qui prête à rire mais qui est le regard le plus sérieux au monde. C’est un regard qui explicite le sacrifice esthétique à l’idée immédiatement risible de la mélancolie projetée d’un espace nouveau. J’ai vu un œil qui dit avoir été choisi comme le dernier des idiots pour se prêter à la risée sacrificielle d’un public inattentif ; personne ne semble vraiment le constater. J’ai vu un pharmakos sans bourreau, dont les habits semblaient urticants et extrêmement inconfortables. So What ? A travers cet espace de communication hautement fluidifiée, ce que certains semblent chercher à présent, c’est une idée formalisable de spleen de dernière instance. Toute l’ironie des interpolations genrées, des musicalités androgynisées, des beats coupés, de plages sans la moindre friandise sonique (le désert orchestral monoplan de Quantin Dupieux), se contractent en un prolongement abstrait d’œuvre collective ultra-émotionnelle qui a trop de pudeur pour se dévoiler sous le diurne assourdissant de son désir désastré (toutes les étoiles gothiques sont implosées désormais) d’aveux général : c’est enfin le spleen absolu qu’on veut qu’on reconnaissance. Mais le double « on » agit comme une double négation dans les grammaires anglo-saxonnes, il s’annule et laisse un vide indécis qui se prolonge sous sa forme neutre de ricanement. La rareté avérée du gothique true par nos temps, signifie qu’un ressort est contracté depuis longtemps. On peut le sentir chez PNL, chez Romain Gavras, chez Ghost ou La Femme; c’est une possession largement diffusée et diluée. Mais le ricanement résultant n’est pas le rire, il attend la détente sans pouvoir la provoquer. Il faudra probablement une autre mutation de son environnement pour sortir de l’état de simple symptôme.

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