Boris Godounov: Pouchkine face à Simon le Mage

C’est le crépuscule au-dessus du pont de la Trinité sur la Neva, Saint-Pétersbourg, mardi, dans les 18h.

A quelques dizaines de siècles de là, se tient debout dans une ville de Samarie, un homme, Simon. Il subjugue le peuple, sa parole est vaste et ciselée, et il est vénéré de tous, petits et grands ; ils disent qu’il est en vérité l’incarnation de la force divine. Ils disent ça parce qu’il semble réaliser des miracles, il passe pour un thaumaturge, il passe pour Simon le Mage.

Le 7 novembre 1825, Pouchkine écrit à Wiazemsky pour lui annoncer que sa tragédie, dont le personnage principal est aussi le titre, Boris Godounov, est finie. « Le personnage de l’innocent est très amusant et les autres sont aussi très réussis », si bien qu’il finit par s’interpeller de la manière suivante : « Ай да Пушкин! Ай да сукин сын! », qui se traduirait par « Ah mais Pouchkine ! Ah mais quel enfant de salaud ! ».  La figure de l’innocent est majeure dans le paysage médiéval de la Russie, il endosse à la fois le rôle du bouffon – le fou qui, seul, peut tout dire au roi sans encourir son courroux, car sa parole est carnaval-e, elle appartient à un monde dont on a enlevé la chair, la veille du carême, un monde dont la substance est remplacée momentanément par un songe où le Voile n’est pas encore levé, mais déjà retourné – et celui de saint – l’innocent, très justement, dont les actes primesautiers ne peuvent revêtir de malice car il appartient dans son dénuement au premier troupeau de Dieu. D’ailleurs, si j’ai pris la traduction de référence tirée de la Pléiade, юродивый – prononcez ïourodivyï – est traduit par saint fou sur l’outil de Google Traduction, ce qui est plus exact qu’innocent… Il se promène avec un bonnet de fer et les enfants se moquent cruellement de lui, si bien qu’il finit par se faire dérober son petit kopek, ce qui l’amène à formuler le fond de sa pensée… « Les enfants tourmentent Nikolka… Boris ! Fais les égorger comme tu as égorgé le petit tsarévitch. ».  Godounov demande seulement qu’on prie pour l’innocent après ces paroles. Le peuple se sent déjà assez puni et détesté de Dieu de s’être fait élire un tsar tsaricide.

Cette version, exposée dans la tragédie, est un parti pris de Pouchkine. La culpabilité de Godounov n’est pas établie et le caractère du personnage semble dessiné pour l’occasion, si on le compare avec les rares témoignages qui dépeignent brièvement le tsar historique. Pouchkine se venge contre Alexandre 1er. Il lui en veut pour son 2ème exil temporaire dans le petit village de Mikhaïlovsk, où il a été envoyé comme un petit garçon rendu coupable d’athéisme. Rendu coupable d’athéisme par un tsar qui a ouvert la Bible pour la première fois après l’invasion napoléonienne de 1812, avant quoi, son libéralisme aurait pu le faire presque passer pour un décembriste… Pourtant c’est à Mikhaïlovsk, près de Pskov, que Pouchkine trouve une inspiration rare. Zhukovski lui conseille de se concentrer entièrement sur la poésie et d’essayer de se comprendre, de « cesser d’être une épigramme et de devenir un poème ». Le hegumen – supérieur – du monastère de Sviatogorsk, starets Ioan, a une influence importante sur l’exilé de 26 ans, déjà célébrité et gloire nationale, et laisse une trace dans la tragédie par la bonhommie de sa vision eschatologique du monde. Pouchkine se plonge de plus en plus dans les écrits religieux, commence à prier, aux côtés du père Ioan se russifie. Ses lectures de chevet sont la Bible, le Grand Menaion (ensemble de rites orthodoxes et passages de la vie des Saints) et Shakespeare. Il se demande ce dont un dramaturge a besoin, se renseigne auprès de Shakespeare comme auprès d’un pair expérimenté, et auprès de Karamzine, auquel la tragédie sera dédiée, comme fondateur de l’étude historique en Russie et découvreur méthodique de son histoire depuis le légendaire Riourik. Karamzine d’ailleurs conseille Pouchkine, par l’entremise de Zhukovski, de garder en tête que le caractère de Boris Godounov doit refléter un mélange sauvage de religiosité et de pulsions criminelles. Ce programme aura été entendu comme un écho à travers toute la littérature russe et aura beaucoup nourri l’imaginaire occidental au sujet de la Russie. Il n’empêche, Karamzine demeure un romantique au caractère échaudé par l’humeur de son temps, et aura écrit, comme Michelet après lui, son « roman national ». Godounov cherche dans la Bible ce qui pourrait le justifier, il est un personnage dramatique qui s’oppose au юродивый qui représente la conscience immanente du peuple. Pouchkine cherche le bonnet de fer qui a réellement existé en ce temps, mais Zhukovski lui conseille d’en faire une figure absolue et de s’y justifier lui-même ; tous les saints fous se ressemblent car ils sont la patience de Dieu, qui attend longtemps et frappe fort… D’ailleurs dans sa réponse à Zhukovski il plaisante et se demande s’il ne devrait pas effectivement se faire saint fou lui aussi. Il souligne le côté poétique qu’il a remarqué chez Godounov à côté de sa dimension politique et compte lui faire lire les Évangiles et l’histoire du roi Hérode… Pour le plan, il renvoie Zhukovski à la fin du tome 10 et l’intégralité du tome 11 de l’Histoire Générale de la Russie de Karamzine. La fin du tome 11 décrit la représentation de sorcier que le peuple se fait du premier faux Dimitri, Gregori Otrepiev, Grichka, le prétendant illégitime et épileptique au trône, échappé de son monastère, qui fuit vers la Lituanie pour rassembler autour de lui des pans et des cosaques en manque d’aventure. Des phénomènes si étranges se produisent au-dessus de sa tombe que son corps finit par être exhumé, brûlé, ses cendres mélangées à de la poudre et tirées du canon dans la direction depuis laquelle il est venu.

Ce détail livre à Pouchkine la compréhension fondamentale de Grichka, de Godounov et de l’abysse que représente cet épisode historique. Grichka fait un rêve prémonitoire dans sa cellule monacale : ma paix est troublée par des rêves possédés, une échelle verticale m’emmène sur une tour et depuis son hauteur je vois Moscou telle une fourmilière, le peuple en bas en train de bouillir et de me désigner en riant, et j’ai honte et j’ai peur, et tandis que je tombe au milieu des têtes, je me réveille. Toujours le même rêve, pour la troisième fois, dans la sueur et les cheveux graissés de transpiration. Ce rêve annonce le dénouement de la tragédie à ceux qui savent écouter. C’est que le Grichka de Pouchkine finit comme le néotestamentaire Simon le Mage. Simon se donne pour plus que ce qu’il n’est, au-dessus du Christ, et finit par conclure un marché avec le diable : il doit sauter du haut d’une tour en bois et se faire rattraper par les démons avant qu’il ne s’écrase sur le sol; ultime miracle. Mais quand le faux Christ se jette de la tour, l’apôtre Pierre ordonne aux démons de reculer, et le mage autoproclamé tombe pour s’écraser sur une pierre. L’allégorie est simple, c’est bien sur Pierre, première pierre de l’Église, que se brise Simon. Pouchkine connait bien cet Acte apostolique, aussi bien à travers la littérature chrétienne que d’après le fameux bas-relief de la forteresse de Pierre et Paul, à Saint-Pétersbourg, où figure la mort infamante du mage. Reconnaissant à Karamzine, Pouchkine lui dédie sa tragédie et l’immortalise sous les traits du moine Pimène, témoin du meurtre du tsarévitch et figure de la mémoire intransigeante du chroniqueur orthodoxe. La beauté du parallèle n’est, cependant, pas dans les signes extérieurs, mais bien dans son intériorité. Les Apôtres apprenant à Jérusalem que les Samaritains ont embrassé la parole de Dieu, leur envoient Pierre et Jean qui, en arrivant, prient pour eux afin qu’ils accueillent le Saint Esprit, et ils posent leurs mains sur eux afin qu’ils accueillent le Saint Esprit. Alors Simon, qui voit qu’à travers les mains des Apôtres se présente le Saint Esprit, leur propose de les payer en échange du même don. Ainsi il a donné son nom au pêché de simonie. Cet épisode revêt une dimension particulière pour Pouchkine car tout comme le pouvoir apostolique, conféré seulement par le Christ, ne peut s’acheter ni se vendre, l’inspiration, de même, est uniquement l’objet du don et de la grâce. En réfléchissant sur la nature divine de son don, Pouchkine devient un autre homme et commence à croire en un pardon du Tsar, mais le malheur a voulu que quelques jours après la finalisation de la tragédie, Alexandre 1er meurt.