Le Temps et les Diagrammes (3): l’idée d’amour chez Sloterdijk

Sloterdijk procède lentement par entrelacs, des petites descriptions, des à côtés organiques au lexique surprenant. On voit que c’est un érudit; on se sent tout simplement petit.

Il infirme et affirme des analogies géométriques avec force, il guide l’abstraction en désignant une flore dense de signes formalisés. Sa démarche est celle d’un maître patient et déterminé à transmettre l’intuition ésotérique et occulte du monde. C’est un maître du moderne qui pousse comme un bousier le globe imposant de l’occulte en progression. Comme est agréable, la sensation nocturne de la mystification en train de naître dans les à côtés de sa glose.

Je sens son intérêt un peu voilé mais répété, comme une série de coups d’œil obliques, pour la kabbale, l’approche systématique par la grammatologie démiurgique. Le verbe est répandu et Sloterdijk se courbe pour nous le ramasser au visage. Tu dois changer ta manière de vivre, tu es déjà en mode html mais il faut juste le rich text sans images, ton imagination est bonne pour nourrir les chiens de l’amour christique, les hommes sérieux platonisent en privé, en cercles organisés, les antichambres abstractionnaires se nourrissent de l’élite incandescente et fières. Elle voit satan tomber comme l’éclair.

Sloterdijk fait un parallèle entre Catherine de Sienne – qui dit que le Seigneur lui a pris son cœur et le Seigneur revient pour lui donner le sien à la place – et Daniel Paul Schreber, constamment pénétré de rayons divins auxquels il offrait la nudité de son séant alors que c’est ses poumons qu’il ne sentait plus. L’idiosyncrasie névrotique de Schreber, qui soupçonne l’escamotage de la possibilité pneumatique de son pouvoir créateur, est aussi une source de l’iconographie moderne de l’amour, étendue à l’amovibilité de tout organe, cœur foie poumon pancréas estomac. Toutefois, le cœur est resté comme le symbole qui a cristallisé le plus de représentation autour de soi.

L’amour commun moderne est dérivé de la pratique symbolique de l’eucharistie. Le coeur du Christ sert d’objet éminemment sacrifié, dévoré et qui doit être rendu. En attendant, ce cœur, siège de l’âme, et donc de l’âme divine dans son entièreté, est réparti en parties temporelles entre les hommes, auxquels le vœu de concordia, de rythmes cardiaques unifiés, aura été confié à travers la prononciation symbolique du baptême

Sloterdijk tisse un lien entre eucharistie, théophanie et anthropophagie. Le rappel du sacrifice christique se mue en offrande du cœur embaumé dans un simulacre de sacrifice personnel à l’autre, une eucharistie amoureuse où l’un offre son cœur à l’arbitraire de l’autre. Dans l’excitation de l’offrande il y a la psychologisation de l’expectation fantasmagorique du sacrifié qui attend la réponse dans son abandon. C’est une électrisation de son âme qui tend son corps de vibrations érotique ; et le passage au profane jusqu’à notre acceptation moderne du cul, qui trouve sa limite dans le faux paradoxe de l’anesthésie du pornographique. La vibration née de l’attente est intériorisée dans l’acte du sacrifice; la pornographie – porne, la prostituée, graphie, l’écriture – constitue le développement explicité de ce qui est déjà visible sans attente, et délaisse l’acte sacrificiel mystérieux au profit de sa tautologie discursive. Le sang de Phèdre déposé dans le système veineux du cœur de Lysias constitue le dernier pas vers le système clos de l’amour individualisé, dépouillé de la concordia christique originelle, pourvu du mécanisme psychologique entre le récepteur du sang et le donneur, celui du « coup de foudre » du sacrificateur passif envers le sacrifiée, sujet et objet de son sacrifice, réel maître d’une dialectique amoureuse en deux temps.

Sloterdijk marque ses préférences envers les approches hermétiques de Marsile Ficin et Giordanno Bruno, les transfusions télépathiques, les forces captivantes, magiques et très mal comprises de cette tradition endiablée qui constituent le socle occidental de la théosophie prisée par une certaine intelligentsia élitaire.

Pourtant il y a la figure de Judas: acteur possédé par son rôle sans pouvoir garder la distance nécessaire pour ne pas être bêtement calculateur. Immanence totale dans l’histoire, « négation de la libre distance à l’égard de sa propre pantomime existentielle ». Or d’après les paroles de Sergueï N. Boulgakov dans La Lumière sans Déclin, l’occultisme est en principe l’extension de l’immanent sur le territoire revenant jusqu’ici au transcendant. Le principe temporel marque une extension enclenchée volontairement en un point donné du temps, sans que ce phénomène ait été là de tout temps. Sloterdijk identifie bien Judas opposé à Jésus dans son abandon au rôle de traître au terme d’un calcul qui a prévalu sur la croyance simple en le jugement éternel. Judas a connu dans le tableau de Giotto son épiphanie de boutiquier issu de bonne famille en face de l’incommensurable de sa perte, qui lui revient dans l’instant temporel infinitésimale de son laborieux calcul. Tout ce travail, c’est lui ! Et pour quel résultat

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