L’Enfer: Tsederbaum émet du jardin d’Eden

Le thrène est long, s’enlise dans la profondeur du tunnel, et toi Yodyode qui a envie de sauter du wagon pour rejoindre le bout plus vite, ne penses-tu pas que c’est trop tôt. Yodyode en état de grâce parle, murmure si doucement un tissu de verbiage si précieux que les pages du Tasse s’en vont par le vent mourir. Schwesky essaye de dégager le nez de Yodyode qui s’enfonce dans l’écharpe laineuse comme une matière isolante; pour que rien ne bruisse dans le monde. Tsederbaum, un métapersonnage, d’un soit-disant autre roman, entre dans la rame comme celui qui a déjà été averti de tout, qui vient de lire dans une initiative personnelle les dernières nouvelles et qui peut éventuellement tenir des propos orgueilleux et blasphématoires d’une petite voix tiède au milieu d’une grosse tête. On est au milieu d’une plage ici, quel enfer, vous ne voyez pas ? Une côte américaine dressée de palmiers sous un ciel couvert, dans le sable une Cadillac à côté d’un homme en veste moutarde tenant un parasole, quelque chose dans le goût d’une pochette d’album Neil Young. Vous voyez bien que c’est n’importe quoi, on a juste envie de vomir, Tsederbaum interpelle en vain Schwesky et Yodyode en train de mourir; car son air éteint enfoui par le truchement du nez le dit. Sur la plage c’est vent et grains de sable humides dans les chaussures. Je vous dit que cet endroit est trompeur mais vous ne m’écoutez pas car je ne suis pas sur le même plan que vous, vous êtes en enfer et pourtant c’est moi le démon. Cette plage appartient à mon père, un vieux courtier en retraite qui éructe encore des sons du fond de son fauteuil vert à la lumière de lampe de banquier. Bientôt il aura tout racheté, et vous savez pourquoi faire ? Je vais vous le dire. En fait, ce que les autres ne savent pas et que je n’ai pas encore découvert, c’est que son corps est véritablement immense, un morceau décrépit et vinaigré de plusieurs mètres de long. Il peut l’étendre à l’infini. Quel salaud, rien de compliqué, pas de jeu futé, il peut juste tout écraser, véritablement, sous son corps extensible et toujours vieux. Les plus abasourdis l’adorent dans sa chute. Je ne leur en veux pas, ils sont bêtes, c’est la peur qui leur fait oublier qu’ils ont une âme. Si seulement ils pouvaient voir dans quel état elle est à ses côtés. Ils sont abasourdis. Son corps est fumée, sous se pression spectrale la plage devient une forêt. Pour en sortir il faut progresser tout droit, quoiqu’il arrive, sans se laisser déconcentrer, c’est la forêt, des dryades, des cuisses décomposées qu’on a envie de baiser sous le feuillage pourrissant, c’est la forêt, Olympia qui dévore dans sa nudité le cerf égaré et ses propres enfants bouillis sur les braises de Dyonisos. Yodyode finit par m’entendre, moi, Tsederbaum, et relève un peu la tête pour dire que mille fois le Saint Esprit est descendu sur lui mais que, comme dans le jeu de la vie de Conway, il n’a su trouver aucune configuration de départ qui mène au jardin d’Eden; il faut qu’il soit offert.

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