Les Temps et les Diagrammes (4.1): l’expérience de l’entropie, Ivan et Staline contre Eisenstein et les possédés

Einsenstein représente l’armée régulière d’Ivan IV comme une bande de possédés sanguinaires qui effectuent une danse pour fêter le sang versé. Il traverse a priori une crise profonde, dans ses mémoires il parle de la solitude de son monde intérieur trop particulier. Il s’attache au métropolite de Moscou… La grande particularité des mondes intérieurs semblent trouver sa seule échappatoire dans le plaisir de l’immanence louée d’un monde obscur, presque opaque, qui ne constitue son langage d’expression véritable que dans la suite réappropriée des signes occultes. La suite est arbitraire pour désigner intérieurement le signifié du monde qui est là. Staline lui réplique qu’il connait aussi l’histoire et il la connait dans ses lignes directrices profondes qui se détachent sur le fond d’un temps transcendant l’appel émotionnel du particulier. Staline n’est pas un particulier, il cherche à commenter l’œuvre décevante d’Eisenstein dans la perspective historique de la Russie d’Ivan IV à la sienne. Il voit la progression de la tour de Babel alors qu’Eisenstein participe inconsciemment à sa fondation. Et ce dernier inverse les rôles, une fois de plus au moyen d’une orchestration servie pour les myopes. C’est Ivan IV qui est décrit comme cruel frappé de démence, et son jeu dans le film déploie toute la folie de son dessein supposé. Eisenstein ne cherche pas à l’expliquer, les raisons invoquées d’un marasme mystique ne répondent qu’à sa soif personnelle de reconnaissance au nom de et en vue de sa particularité. Freud aurait très bien pu dire qu’il plaque sa crise libidinale sur les obsessions de cruauté frustrée d’Ivan le Terrible. Or l’histoire dit autre chose. Ivan IV représente la souveraineté nouvelle d’une Russie en fondation sur un nouveau paradigme politique. Son antilibéralisme est le refus de céder à la facilité d’une possession d’ordre économique et culturel. Impossible de pardonner ça pour un révolutionnaire professionnel qui voit revenir le calme et les signes de la révolution s’estomper. Eisenstein appartient comme Trotski à la même catégorie de caractères si particuliers qui, eux-mêmes pris dans les modalités aléatoires des évolutions temporelles, essayent d’imposer une structure modale à l’ensemble d’une population qui aspire à la stabilité et la fondation. L’agitation sanguinaire qui les tourmente de l’intérieur doit trouver sa langue dans la perpétuation de la révolution. Car la révolution est la progression indéfinie de l’immanent sur un sol devenu occulte, à soi représenté par le phantasme d’un Nomos intransigeant et sacrificiel. Le sang qu’ils accusent les autres de verser est le seul carburant qu’ils trouvent pour nourrir leur phantasme de déroute. La déroute pourtant emprunte toujours une direction. Les troupes régulières tracent une ligne historique légitime mais le révolutionnaire désigne un autel en pleine nature où un sang inconnu doit nécessairement couler. Du sang coule sur les mains de Staline, mais ce n’est pas les mêmes rigoles qu’il emprunte quand la conséquence de son épanchement se traduit par le refus d’une parousie millénariste sur un sol temporel. Il cherche autre chose. Les moyens de réponses arrivent toujours avec retard et précipitation, les sacrifices finissent par constituer un corps uni, mais l’orchestration de la représentation doit puiser le sens dans le langage des faits et des conséquences en dépit de l’idéologie. Eisenstein est un produit idéologique bien plus instable et inconscient que Staline. Son opposition est une scansion de l’hystérie immanentiste qui veut vomir les pages de son journal sur le monde qui s’en fout.

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