Les Miettes et les Klippots (M&K): la famille de David

Dans notre famille, la digestion avait toujours été un problème central. C’était notre réponse aux rapports de domination-soumission, la proposition d’une réorganisation des rapports dans l’accélération du milieu enzymatique. Il fallait avant tout retarder leur échéance, pour ce faire il fallait les mettre à l’écart, les disloquer et les réassembler pour proposer de nouveaux outils de dislocation ; c’était leur probabilité de rencontre dans les milieux organisés qui garantissait l’objectivité statistique de leurs résultantes. On ne vous laissait pas faire ça gratuitement, il fallait payer d’obsession, j’avais compris ça assez tôt, la nécessité d’imprimer un caractère obsessionnel dans chaque partie de l’entreprise afin de lisser au maximum sa différence dans sa répétition et minimiser le risque entropique de sa déperdition de sens ; un temps d’hésitation laissait toujours une fenêtre pour sa redéfinition et votre perte de maîtrise sur elle. La digestion représentait à mon échelle le signe de la plus totale intelligence. Les systèmes décrits par mon père agissaient sur des milieux passifs qui les digéraient pour favoriser leur évolution ; Stalingrad avait digéré l’intelligence active de Paulus en cerclant sa peur et ses désirs, en étouffant dans la clarté de l’exacerbation biologique animant le soldat soviétique, la rigueur laborieuse et entropique de son exterminateur. Mon père libérait des filets de morve, la bouche ouverte et les yeux perdus dans l’émotion catatonique que le récit de son père lui provoquait. Mon grand-père avait connu très jeune l’amour de la terre blessée dans le sabbat de ses enfants ; elle les poussait à bourlinguer farouchement dans son corps immense en état de légitime défense. Il n’y avait rien qui leur était refusé, quand sur l’herbe, la discipline allongée entrait dans les intestins pour faire des hommes des cerfs altiers, tout était permis.  Derrière le feuillage des arbres découverts par les lampadaires, me souriaient les diagrammes des processus que mon esprit figeait pour plisser sur eux de petits yeux; c’était la première étape à finaliser dans la procédure devant permettre de résoudre le problème que mon père était le premier à esquisser dans ses grands traits. Ce sont les enzymes en effet qui, pour un temps bref, retardent la mort, traduisent, dans le miracle statistique de l’organisation macroscopique qu’elles créent, la succession de miracles statistiques dont elles résultent. Je tirais de Prigogine cette phrase amusée pour sceller une nouvelle alliance avec elles. Bien-sûr je n’avais pas le temps ni une quantité de cases dans le cerveau suffisante pour en déterminer tous les termes et tous les objectifs maintenant, je sentais encore le regard de mon père, doucement posé, comme à peine, comme trop fragile pour prétendre à une existence digne à côté de ce qui existait déjà. Il voulait encore dire quelque chose mais à ce moment-là s’ouvrit la porte pour laisser voir dans sa béance ma mère en pantoufles. C’est alors que je remarquai le paquet de cigarette tapi comme une taupe dans la poche, crisser de plastique, les gonds de la porte, le cliquetis désagréable de la poignée mal fixée et le souffle entamé de ma mère. Elle venait nous interrompre délibérément pour réclamer sa part de la rétribution divine ; mon père était un homme subtil qui savait interpréter ces signes et savait comment ils finissaient au bas des murs et sur les plinthes, et parfois même sur des bras de fauteuils revêtu de matières absorbantes. Il répondit donc tacitement à sa commande de lui faire l’amour, sans même la regarder et se leva sans rien dire, préférant me faire un clin d’œil paternel qu’il eut été déplacé d’interpréter autrement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s