Les Miettes et les Klippots (M&K): Max, coiffeur pour hommes

Max se réveillait à ce bruit sous le ficus du salon. On n’avait jusque-là pas remarqué son corps endormi et fatigué. Dans la nuit qui avait suivi les moqueries, quand tous les locataires semblaient manifestement inconscients de sommeil, il avait ouvert et poussé le bouton d’allumage incrusté dans l’ordinateur portable de Daniel, et rentré le mot de passe qui lui avait été communiqué il y a des mois. Il avait baissé son pantalon au niveau des mollets pour ne pas avoir à sortir son sexe à travers la braguette et sentir les frottements de la fermeture éclair. Alors c’était un moment privilégié, enfoncé dans la musique et les lignes de guitares d’un groupe jeune aux membres vieux qui savait rassembler une foule bigarrée de femmes et d’hommes aimants, un groupe nonchalant qui chantait drôlement pour Satan et Lucifer, grande mode révolue, remise à la contemplation distanciée du second degré qui ne se refusait pas le plaisir d’acquiescer, surtout quand le rythme accéléré soutenait une voix aérienne parfaitement posée sur les accords ; c’était la voix expérimentée d’un chanteur qui fondait un nouveau projet pour reformuler son public sous de nouvelles auspices. Le bout du nez et le haut des pommettes reflétaient sur le visage de Max la lumière de l’écran LCD ouvert sur une page d’échanges masturbatoires actifs – poussez-vous madame que je vous tienne la ficelle dentelée du string qui se coince dans votre sillon interfessier sous votre contraction cambrée quand vous essayez de me procurer du plaisir solitaire – sa main tenait la verge turgide rehaussée dans la nuit par une veine mauve – code R255 G342 B102 – Ranxerox ; ses bras tombaient, dans le secret caché du noir, un corps musclé de droïd rêvait de se faire battre et décortiquer en pièces détachées d’imprimante usée à force d’avoir imprimé des centaines d’exemplaires de désirs non reconduits. Max les bras ballants, assis sans organes, vidait son corps dans le secret décomposé d’une transformée de Hilbert. Des impulsions réelles distinguaient sa tendance majeure propice pour une position longue, une tendance qui communiquait à Max la nécessité de l’achat, de la prise de possession qu’il laissait aux autres. Max vendait, il était court, réduit dans la machine ordinateur dans son corps machine imaginaire, deuxième série d’impulsions imaginaires qui le trompaient sur le potentiel de sa tension emmagasinée ; Max lisait très mal son oscillateur et abandonnait tout dans sa décharge, définitivement shorté comme une ordure jetée au bord de la bande-passante. Définitivement transformé alors, les cuisses collantes et le t-shirt humide dans les plis relevés sur son ventre ridé, Max s’en était allé se coucher sur le dur du parquet sous le ficus du salon.

Max rêvait. Tu savais même pas que t’avais déjà perdu. T’as rien fait pour t’insérer, mais c’était nécessaire ça ? Quelqu’un sera fatalement assez compétent pour en juger. Le tout c’est d’essayer de s’insérer, d’essayer de prendre le mouvement, et pas trop tanguer mais c’est quand même pas très facile. Tu savais que t’avais perdu et tu continuais de jouer alors que le jeu ne prenait plus en compte ta présence, et aucune des figures répondantes que tu t’étais construites. Il faut raisonner selon la symbolique admise pour se sentir bien, les codes à intégrer sont a priori explicite car qu’il n’y a personne pour les travestir ou les cacher, et si certains essayaient malgré tout de le faire, ils ne pouvaient pas en échapper extérieurement en utilisant des outils à portée de main pour les refaçonner avant que ce fût su de tout le monde. Le marché avait déjà intégré l’information. J’ai déjà essayé de penser à beaucoup de choses, reprendre les études en mathématiques appliquées pour me perfectionner sur les marchés, mais le jeu des devises devait déjà dans un premier temps me procurer un premier subside pour que j’eusse pu quitter mon travail et continuer dans l’élan. Après tout j’ai déjà eu des réussites mais le tout est de maximiser sa probabilité de gain en devenant de plus en plus prudent sur des patterns mieux maîtrisés et ne pas céder à la peur, se constituer une rente, petite peut-être, mais dans la clémence du concours de circonstance favorable, suffisante.

L’arrivée de Tseder dans ses appartements fleuris avait tétanisé Max. Celui-ci ne disait rien et restait assis sur le rebord de la fenêtre en essayant de digérer ce morceau énorme d’information que Tseder transportait depuis l’océan, depuis l’autre rive avec un parfum lourd d’algue et d’eau portuaire, une odeur interdite et offensante qui excitait Max. Il regardait en coin Tseder vu de son cardigan, en mâchant un bâtonnet de réglisse qu’il avait retrouvé en se redressant dans sa poche, et tentait de se concentrer sur la sphère pulpeuse de sa pensée autour de cette dimension inhumaine de monstre prometteur. Il n’était a priori rien, rien de cela en tout cas, pas l’orteil du hopeful monster, même pas une particule de son haleine remplie de dénégation franche du beau dans son affirmation brûlante  de la beauté à pourvoir au monde. C’était bien étrange, la honte pleine à déborder de salive noire de réglisse artificielle, Max se disait  bien que c’était bien étrange. Hopeful monster pouvait faire n’importe quoi au milieu de son ancienne espèce, il fallait donc lui dérober au moins un individu pendant qu’il en était encore temps. Il allait lui dérober une victime potentielle et la faire sienne, c’était ça, le plan astucieux de Max. Il savait même déjà où et peut-être comment il allait glisser le long de l’arc musclé de la ville dessinée sur ses intestins, entre lui et le point de fuite du travail. Max se réveillait avec des boulettes de matos consumé et quelques trous aux bords calcinés dans son t-shirt, car il avait aussi fumé de sa marchandise, comme un mauvais dealer inséré dans une machine molle. Il se leva et descendit les marches quatre à quatre ; Max disposait d’un corps souple et endurant qui gardait des souvenirs roses et scintillants de ses épreuves psychotropiques et alcooleuses de la veille sans jamais flancher. Ses épaules encadraient un abdomen dessiné et soutenu par une ceinture d’Adonis délicate et persistant sans entretien. Il n’était pas noué de muscles mais sa peau élastique le rendait invulnérable à la dureté du sol et des façades d’immeubles. Max pouvait plaire aisément à un nombre raisonnable de femmes qui auraient accepté au bout d’un temps raisonnable d’entretenir un rapport coïtal avec lui. Dans la rue, quelques rues après la sienne, il croisa un couple attablé sur une terrasse. Il distingua leur accent suisse allemand et l’odeur de chèvre chaud que dégageait la salade posée à égale distance des deux partenaires du couple, au milieu de la table. Il les détesta, lui avec son nez aquilin et son costume de chef de projet sénior, elle, avec sa peau sèche. Si l’homme du couple était venu à mourir, la femme aurait été en larmes, elle aurait fait probablement des gestes reconnaissables de douleur et de désarroi, elle aurait montré au monde et peut-être à d.ieu qu’il comptait et que cette affection, qui allait alors se déverser en pure perte pour disparaître péniblement, le rachetait entièrement car son affection valait autant que celle de tous les autres et c’était son choix absolu de l’engendrer pour la lui donner. C’était presque une sensation de pancréas chatouillé que Max développait à l’idée de nier dans sa chair et dans son sexe cette affection relativement, momentanément légitime ; écraser cette affection dans un bruit de semence émulsionnée sous l’effet de sa domination arbitraire, pour se réapproprier le contenu de leur construit d’êtres humains et le jeter. C’était la sensation d’un problème d’identification et de reconnaissance qui se posait à Max et qu’il voulait résoudre dans une grande éjaculation, suspendue à un pont au-dessus du flot paisible du Rhône, sur le parvis gorgé de café, sous la floraison des parasols ensoleillés.

            Max avec une fille, soirée, conversation décevante dans le véhicule Über, elle ne voulait pas de lui mais en descendant, main serrée, l’autre blottie sous aisselle, en s’appuyant, espoir fou, vision de jeu de rôle où, avec une aura de maître de jeu, elle lui dit : Courage! Ne fais pas attention à moi, vise le but au fond, tu vois, cette lumière au fond, tout au fond du cul, pour que j’aille bien aller me faire foutre ». Max était repoussé « t’es gentil mais… « 

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