[Roman] Les deux corps du roi: Les plans de la Tour 3

« Vous avez préparé les raques pour les bois, ils sont où ? Les menus, c’est tout bon ? Il y aura des vol-au-vent pour combien de personnes ? Pour combien.. ? Non non vous rigolez, c’est peu, c’est beaucoup trop peu, commandez le double, au moins… ! Monsieur Blumenfeld, vous m’avez dit il y a trois jours que les raques seraient prêts pour.. oui les raques pour les instruments, oui… pour lundi, lundi voyons, je n’aime pas qu’on soit trop juste, vous le savez bien, rappelez le type et dites-lui de faire un effort sur ses délais ! Les coussins c’est bon ? Bon… avec la couture dorée hein, c’est important, ils seront livrés…. Quand ? Bon jeudi matin ça va, l’équipe arrive dans l’après-midi pour aménager la salle, mais sans faute hein… Monsieur Blumenfeld, prenez des notes je vous prie, l’entrée se fera à dix-huit heures, les invités seront priés de tout de suite passer dans le petit salon gris… les tables sont déjà là ? L’installation des tables n’est pas prévue, il faut que ce soit fait à l’avance… bon, plus que les pieds, c’est bien, ce devrait être rapide… donc petit salon, dix-huit heures, champagne, petites bouchées au magret et au thon… non les vol-au-vent c’est pour après, c’est après le concert Monsieur Blumenfeld, prenez des notes, je vous en prie ! …et des bouchées végétariennes, une émulsion de lentilles de crois, je ne sais plus, renseignez-vous s’il vous plaît et préparez des petites cartes, commandez-en une quarantaine, papier couleur chair de pomme granulée… avec du grain oui… police onze, italique, quelque chose qui ressemble à une écriture manuelle, vous trouverez bien je vous fais confiance, couleur rouge foncé, un joli cramoisi, je ne sais pas, je vous fais aussi confiance pour la couleur de l’écriture… elles seront disposées sur les tables, debout et légèrement entrouvertes, surtout pas à plat, ça fait désordre et fin de soirée… au milieu oui, entre les verres… mais si, les tables sont larges, il y aura la place, les tables font combien ? quatre-vingt-quinze centimètres, bon… ce sera suffisant… mais oui Monsieur Blumenfeld, je vous prie de ne pas vous inquiéter, je suis déjà là pour ça, votre rôle est de me rassurer hein, je vous le rappelle, oui oui, je vous prie de garder une bonne humeur constante et de me dire que tout va bien, et puis vous vous arrangerez bien pour que tout aille effectivement bien hein, aller… »

Dominique s’assit devant son bureau, la tête légèrement levée en direction du mur à sa droite. Il y figurait une reproduction de la Cène. Dominique sentait la crispation de l’air tombé en ligne droite sur la nappe froissée. Les apôtres mangeaient comme les bourgeois de la rue d’Ulm, à l’aide de couteaux et fourchettes gisant sens dessus dessous sur la table des apparitions inexpliquées ; la Cène était, chez cet Allemand, déjà en périphérie de l’essentiel, mitoyenne du tohu bohu approchant depuis le nord-ouest. Au bout des doigts et des fourchettes levés on distinguait la seule échappatoire possible et chaque morceau piqué. La pièce était pleine de l’odeur échappée du trou formé dans la chair – car on y dégustait la viande en miettes – une odeur de sang sucré pressé d’être bu. L’intérieur manquait cependant de fond, comme à peine posé, malgré les boiseries, les moulures au plafond, même la lumière ronflante comme une cascade de velours figée. Il était loin des hommes, écrasait les profiles entrant pour demander une soumission totale au bon droit que ses murs contenait avec, alors, une certaine familiarité. Oui, tout était si loin sans fond, que c’en devenait familier avec les créatures du plan supérieur : les êtres abstraits de la chair juridique, de la langueur après fondement qui rendait ce lieu si étrangement allemand. Et la hauteur des murs ironisait familièrement avec le Ungrunde böhmien, le fondement même des procès qu’ils contemplaient dans un silence érotique. La chair catholique universellement infondée à côté du bureau en merisier, semblait attendre comme les autres, le contact immédiat avec l’androgyne primitif, la bouche ouverte et le poing fermé ; elle s’apprêtait à gire sur le sol familier, réchauffé par un tapis, sous le regard du vieux Jacob. Son portrait pendait entre les portes de la terrasse, géométrique et émacié face à la Cène. Blumenfeld détestait passer devant, et la plupart du temps adoptait une posture de crabe, le corps de biais pour éviter de devoir le regarder. Grüss Gott, grüss Gott, mais son cœur battait tout au fond, Herr, Monsieur Grümelhaüser, voyons, cette peinture n’est pas à sa place ici, le client sait bien qu’il aura toutes les tracasseries d’un jugement sans cela, ne serait-il pas mieux ailleurs, dans vos quartiers privés, dans les toilettes. Ça, Blumenfeld ne l’avait pas dit à voix haute à Dominique mais ça ne l’aurait pas dérangé, de toute façon il pissait assis. Monsieur Grümelhaüser, ce portrait est aussi dur qu’un éclat de coridon et raide comme la ramure d’un cerf. L’image plaisait à Dominique et c’était vrai.

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