[Roman] Les deux corps du roi: Les plans de la Tour 4

Dominique – animal avocat ; avocatant. Son cabinet était installé boulevard James Fazy, le joli centre de Genève. Ce matin il se tenait debout à son bureau, devant Monsieur Blumenfeld qui était assis et penché sur son livre de notes. Les deux souriaient comme des lézards au soleil ; ils semblaient prendre un plaisir manifeste en préparant une grande réception musicale pour célébrer une fin d’année réussie et les dix ans de l’illustre et ambitieux cabinet Grümelhaüser, flatter les clients aux dossiers complexes et en séduire de nouveaux avec l’atmosphère de qualité et d’élévation que cette soirée devait produire. Monsieur Blumenfeld prenait en charge les coups de fil les plus fastidieux, tout ce qui relevait de l’organisation terrestres de ces éléments à mettre en place, à faire se produire le jour venu. Il ne restait plus qu’une petite semaine et le malheureux devait faire face à un écueil de taille qu’il n’avait pas encore annoncé à Dominique, essayant de rattraper le coup discrètement, sans faire de vagues. C’était, on pouvait dire, sa dernière chance aujourd’hui, un dernier coup de fil rempli d’espoirs meurtris, qu’il s’apprêtait à passer maintenant. Blumenfeld s’isola dans son bureau pour appeler le conservatoire de Nice, dont il connaissait un membre haut placé dans l’administration, afin de se renseigner sur la disponibilité d’un clarinettiste aguerri. Il lui fallait à tout prix dénicher un clarinettiste car celui qui avait été prévu pour le concert que Dominique prévoyait de donner lors de sa réception, sombrait manifestement dans la démence. Des échanges téléphoniques répétés avaient considérablement ralenti la prise de décision définitive de s’en procurer un autre. Le musicien avait donné au début des signes très encourageants en montrant une compréhension profonde de la partition prévue. Il téléphonait plusieurs fois par jours pour proposer des rectifications pertinentes justifiées par le propre de son doigté et sa sensibilité des thèmes païens. Il voulait jouer les Germains de Tacite en appuyant sur la linéarité de leur génie collectif et l’explosivité de leur nausée naturelle, les cordes devaient lui rendre l’opacité du ciel plombé qu’il pouvait alors utiliser comme une ligne de résistance à l’aigu de ses élans passionnels. Le hautbois devait aussi poser la pesanteur sylvestre que sa clarinette devait chevaucher comme une sylphide couronnée de branches de chêne entremêlées. Pourquoi pas, Blumenfeld n’était pas contre, encore sur les genoux de son grand-père, dont il palpait le trou de la taille d’une noix laissé après la fêlure de son troisième œil au milieu du front anglais de la Wehrmacht, pendant qu’on le gavait de culture classique où la médiocrité n’avait pas sa place, il avait conscience de la sensibilité élégiaque supérieure qui commençait à l’animer ; et le clarinettiste avait raison, mille fois raison, la linéarité, c’était exactement ça, on pouvait même avoir l’audace de constituer une mythologie de la linéarité, un équivalent de codex de quelques pages distillé par une vingtaine de touches, un mythe tronqué proposé à la reconstitution personnel au fond de chaque invité, la lenteur des saisons, la patience du travail honnête sous le poids de cette patience elle-même qui rendait tout encore plus lent et laissait un espace d’ennui disponible aux fantasmagories érotiques d’hommes sérieux, à la patience du concept hégélien en personne ; et pourquoi pas ? Il n’osait le suggérer au musicien car il se sentait gêné, pas entièrement autorisé à se mêler d’affaires qui dépassaient sa page ; il tâtait la cavité de l’œil crevé en se demandant par quel prodige son grand-père était le seul être à trois yeux qu’il avait rencontré et qu’on ne pouvait même plus contempler ça, l’air ahuri il tâtait en détestant les Anglais, dont c’était le fruit d’une perfidie notoire. Une autre fois on lui proposait de baisser toute la partition d’un demi ton et de la récrire en quinze temps ; hé oui, vous comprenez bien, mon Blumenfeld, que la souffrance de la guerre de Trente Ans a connu ses répétitions et ses manies, il faut rendre ça avec obsession, vous aller me reformuler ça en obsession grave, ce sera mieux. Obsession grave, ce n’était plus une chevauchée d’amazone mais alors quel tact dans le domaine des gémissements. Blumenfeld se disait que c’était toujours pareil et qu’un rythme en quinze temps était exactement ce qu’il fallait pour rendre ça palpable ; il fallait qu’ils palpent ça les monstres, les pique-assiettes de foire qu’on allait inviter. Mais quand même, quel travail… Blumenfeld, c’est très urgent, ce matin, vous me croirez, vous me croirez pas, je me suis réveillé sans doigts. Ce n’est pas possible Monsieur C. ! Hé si mon petit Blumenfeld, une vraie plaie, enfin cinq, c’est un cheval qui me les a bouffés, oui ! Ah le salaud, ah le salaud ! Il collait au bout de son index humidifié les miettes répandues sur la nappe de la table en chêne que son grand-père avait calée avec une feuille de Fackel pliée en huit ou en seize, et l’écoutait lui raconter comment les chevaux blessés finissaient en friture ; ah, y avait-il seulement un moyen humain de communiquer avec ces créatures qui ne comprenaient que le dialogue de la mort et du sang. Donc pas de concert? Donc pas de concert. Une recherche avait déjà été lancée, nouveau coup de fil. Nouvelle lumineuse mon petit champs de fleurs, j’ai retrouvé mes doigts, il faudrait forcer sur les percussions et insérer des séries de quatre « fa », très fortes, comme des rugissements de paquebot sur le départ, tu vois un peu ? Oh c’est heureux, oui, mais pourquoi ? Hé bien pour le Bismarck, le cuirassé, le cuirassé Bismarck, une merveille de génie naval, des cheminées, quatre ou cinq, je ne sais plus, il faudrait regarder, vous allez vous renseigner, tenez. Monsieur C. il faudrait réfléchir, je vous propose que nous réunissions toutes vos idées et que nous fassions le tri, ça vous irait, qu’est-ce que vous en dites, Monsieur C. ? Monsieur C. ? Pendant la guerre, les Alliés coupaient les fils téléphoniques par bobines entières, et nous aussi Bubel (trad : petit garçon), qu’est-ce qu’on s’en coupait, les coquins ! Blumenfeld admirait son aïeul comme un magnifique poste de transmission qui pouvait ingurgiter des paquets de spaghettis entiers à chaque repas, il n’en avait jamais assez ; tiens, voir, mets ton spaghetti dans ce trou, et il tendait doucement au petit Blumenfeld un spaghetti chaud pioché dans son assiette en montrant son trou frontal. Tu reçois ? Les deux râlaient de rire en début et en fin de course, et alors le grand-père levait les yeux à s’en décoller les pupilles et attrapait avec sa langue le spaghetti qui pendait du sommet de son nez. Quelques jours après ce coup de fil interrompu, Dominique, inspectant le courrier, était tombé sur une lettre qui ressemblait à un faire-part, avec invitation de se rendre dans une grange au sud de Saint-Cloud et plan dessiné au crayon. Monsieur Blumenfeld, je crois que c’est pour vous, s’il-vous-plaît, pensez dorénavant à donner votre adresse personnelle pour ce genre de blague. Blumenfeld avait légèrement pâli en prenant le papier des mains de Dominique. C. lui demandait de lui rendre ses doigts car il était maintenant persuadé que le cheval dont il avait été question avant n’était autre que lui, Blumenfeld, l’avenant et gai Blumenfeld en personne, en témoignaient ses yeux affaissés de fatigue et sa nuque toujours en sueur. C’était il y a près d’une semaine et depuis, plus de nouvelles. Maintenant il composait le numéro du conservatoire. Ça le rapprochait un peu des cris des tourterelles et de la belle bâtisse du lycée Masséna, avec son internat donnant sur une les haies de bougainvillier et les visages tordus comme des boyaux devant les salles de khôlles. Genève était moins parfumée ou peut-être que c’était ses sens qui avaient déjà eu le temps de s’émousser un peu. Bonjour, puis-je parler à Monsieur Petrucci ? C’est Monsieur Blumenfeld, avocat d’affaire attaché au cabinet Grumelhaüser à Genève. Blumenfeld était en fait plutôt le secrétaire, l’homme à tout faire de Dominique, plutôt qu’avocat. Il s’apitoyait un peu sur lui-même, avec des paroles tendres et bienveillantes, et détournait à chaque fois ses yeux du regard consolateur de sa mère accrochée au-dessus de son évier. Ses études constituaient le reliquat testamentaire de son amour rempli de reproches. Cette fois-ci il s’agissait de ne pas se montrer médiocre. Comment vas-tu ? J’espère que tu vas bien, que veux-tu ? Marc, j’espère que ça va comme tu veux aussi, et que tes élèves vont bien, je suis dans l’urgence, tu me vois dans une terrible urgence. Dis-moi. Est-ce que tu as un clarinettiste disponible ? Comment ça ? Nous avons besoin urgemment d’un clarinettiste pour notre petite représentation. Quelle représentation Blumenfeld ? Oh ce sera quelque chose, un petit triomphe, ton clarinettiste pourra mettre ça sur son CV, on s’en souviendra… Je ne suis pas sûr que… des thèmes allemands d’une puissance exceptionnelle, ces messieurs repus, ces avocats grouillants de papiers en vont tomber à la renverse dès les premières notes, nous avons rassemblé des idées jamais vues, je n’en reviens toujours pas d’avoir un tel matériel, des thèmes… Écoute, je pense que ça ne sera pas possible. …ah, mais ce sera superbe, pourquoi Marc, dis-moi pourquoi… Ce n’est tout simplement pas ainsi que les choses fonctionnent, je crains de ne pas pouvoir t’aider, je suis désolé.

Marc Petrucci avait soufflé à Blumenfeld l’approche d’un orage. Il resta quelques minutes assis à son bureau en repassant dans sa présentation du passé des représentations choisies de son enfance. Il fallait déranger Dominique à une heure indue, retarder son plaisir et gâcher son départ en week-end ; ils étaient fatigués comme des travailleurs de la glèbe et leurs soucis n’étaient pas encore terminés, c’était pire que de tirer un canon à côté des précipices déployés au-dessus de la jungle, descendre dans la brume le long de la crête avec la sueur figée sous le casque et Kinski qui vous gueulait dessus, le regard perdu dans la verdure. Dominique, nous avons un problème. Blumenfeld avait abandonné la déférence pour une familiarité résignée et était prêt à subir n’importe quel affront de la part de son maître. Il n’y a pas de clarinettiste pour le concert. Dominique hocha la tête, il n’avait pas besoin de plus d’explication, l’entièreté de l’échec consommé de Blumenfeld adhérait à son costume. Il allait l’emporter chez lui ce soir et essayer de le rectifier. Il restait une semaine. Blumenfeld, vous êtes décidément un champ vide clairsemé de fleurs fanées, mon vieux.

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