[Roman] Les deux corps du roi: Chez Tiers 5

Je joignais mes mains. Courbé, les coudes enfoncés dans les genoux, je frottais mes mains en me focalisant sur le tic tac de l’horloge en plastique pendue au-dessus de la porte. Sous les aiguilles, premier mars deux mille neuf. L’assistante m’avait fait m’asseoir dans une salle avec un divan et deux fauteuils. Mobilier de qualité comportant plus de points au centimètre carré que toutes les nappes et les dentelles de mes aïeuls ; on voyait le verre de la table, les pieds sous la table et les reflets à travers cette nappe. Il y avait deux autres personnes installées dans la pièce, une jeune et une moins jeune, la première pouvait être de la concurrence et la seconde venait visiblement pour des raisons que je devais apprendre une fois accroché comme élément additionnel avec la vis contractuelle. J’avais terriblement envie de fumer, je sentais qu’il faisait un sale temps dehors, avec le bruit des pneus mouillés sur la chaussée et tout le cortège de sons et de couleurs étalés dans la grisaille. Monsieur Dramont va venir dans quelques secondes. Après quelques secondes il vint, effectivement, avec une assistante des Ressources Humaines ou peut-être la directrice, son âge fleuri se mêlait à son air servile et ses réflexes d’employé sans valeur ajoutée propre, difficile à jauger. Monsieur Dramont était élégant avec des feux de plancher verts et un début de rouflaquettes perchées à plus de cent quatre-vingt-dix centimètres du sol. Je les suivais dans les couloirs en regardant les gens assis dans l’open space ; certains se retournaient pour me fixer – leurs têtes respiraient l’après-midi, la quiétude du déjeuner tombé dans les entrailles en signe d’apaisement, l’urgence atavique de la survie alimentaire étant comblée, on pouvait souffler et relâcher la pression industrieuse de quatre-vingt pourcents, se laisser même aller à quelques délassements vidéoludiques, blagues salaces ou débats sérieux sur un genre aléatoire de nourriture – et je leur accordais un petit salut discret comme un hors d’œuvre en prévision des grandes claques dans le dos que nous allions accompagner de rires et d’affection affichée dans les lieux consacrés au repos intermittent. Je sentais dans mon dos le bras tendu de la petite femme des Ressources Humaines fermer l’espace que nous laissions dégagé après notre passage en convoi qui avait à faire. La salle de l’entretien était rouge et sans projecteur, avec quatre tables réunies au milieu comme pour un après-midi de travaux pratiques collégiaux. Installez-vous s’il-vous-plaît, Séverine devrait arriver dans une minute, c’est la logistic manager. Oui, peut-être votre future patronne. Vous êtes… ? Maurice Dramont, Directeur Logistique TISA. Il devait rien avoir à faire cet après-midi et recruter un jeune chef de projet devait probablement le faire marrer ; dans la mesure où le poste ne devait pas lui reporter directement, je ne voyais pas d’autre raison à sa présence ici. Aah Séverine, on pensait que t’avais pris ton après-midi ! Pas mal, classique mais toujours marrant ; cette blague dépendait beaucoup de l’assurance et du ton pris pour la dire, et là c’était pas mal dosé, Maurice avait un timbre de voix agréable, grave et criard sur la fin, le genre de voix qu’on distinguait bien en toute circonstance. Je suis absolument désolée, excusez-moi, un call qui a un peu dépassé la limite… C’était compréhensible, aucune inquiétude Séverine, nous allions très bien nous entendre quoi qu’il arrivât, je pouvais m’y engager. Quoi qu’il arrivât, accent circonflexe, -a, -t, passé subjonctif. Inhabituel et un peu désagréable à entendre, avec un soupçon de componction grammaticale, une peur secrètement immiscées dans les langes pour rappeler la déférence avec laquelle une vieille dame doit être traitée. L’intelligence commune est redoutable pour éviter instinctivement ce genre de formulation. Tandis que toi, t’essayes même pas. Rien à foutre, je rue dedans. Les jambes contractées, le museau au vent. Truc de ouf, des réflexes ultra-violents. Je commence à avoir peur, t’as l’air quand même super puissant. La nuit, des civières hurlent avec des mères plongées dedans. Séverine semblait voir que j’avais du mal à me concentrer. Elle semblait déjà prête à me pardonner toutes mes erreurs. Bienvenue à cet entretien, vous allez d’abord vous présenter, nous raconter votre parcours et vos motivations concernant ce poste puis nous allons passer à un échange de questions réponses. Je racontais ma passion pour la logistique qui avait été mon fil d’Ariane depuis l’adolescence, notamment depuis l’épisode où j’avais constaté avec quelle application les restaurateurs du fast food chinois, que nous fréquentions avec mon oncle une fois par semaine, faisaient correspondre des assiettes de formes différentes à chaque type de plat, ce qui leur permettait de gagner un temps considérable dans la facturation car chaque forme correspondait à un prix unique ; j’insistais sur l’ingéniosité très simple d’un tel isomorphisme qui montrait à quel point un ordonnancement rigoureux des biens et de leur valeur pouvait se montrer redoutable, en faisant remarquer la nécessité amont de calibrer très exactement la teneur en ingrédient de chaque plat afin d’obtenir des prix de revient équivalents. Ma décision avait été alors prise de poursuivre des études dans le domaine de l’approvisionnement et de l’optimisation de sa chaîne, des fournisseurs des fournisseurs aux clients des clients. Je racontai brièvement mon mémoire sur les systèmes d’information envisagés comme des tribunaux kantiens des représentations de la réalité qui avaient le droit de naître au monde et celles qui pouvaient aller se faire foutre. Ceci m’amena à évoquer la théorie des systèmes dans son ensemble avec à l’appui des citations copieuses de Bertalanffy et de son modèle de croissance différentiel, la notion de feedback qui eut des répercutions retentissantes depuis l’escalier ployé sous le corps massif du professeur Wiener, dans les couloirs climatisés du Massachussets Institute of Technology, jusque dans les tréfonds de Maurice qui ne pouvait s’empêcher de laisser échapper des petits rictus de plaisir sous l’effet de leurs vibrations résiduelles. A ce propos, touchant plus spécifiquement la cybernétique, je m’attardai sur un épisode tragique de l’histoire moderne qui vit Salvador Allende coupé dans son élan modernisateur et renvoya son prophète dans la périphérie latino-américaine. Je regardais d’ailleurs toujours les vidéos de Stafford Beer pour sa petite voix fluette coincée dans sa barbe et proposai d’en visionner une à mon auditoire qui refusa poliment. Je commençais à m’ennuyer moi-même avec ce bloc d’information froide, je voyais bien que leur attention était essentiellement formelle. J’entamai un résumé succinct de mes expériences antérieures et avant que j’eus fini de raconter mes péripéties de CV, Maurice m’interrompit en écartant les bras comme s’il tirait simultanément sur deux ficelles de bombes à confettis pour clore l’entretien dans une ambiance de fête. Écoutez, vous me passionnez, ça fait vingt minutes que vous nous racontez vos histoires, on vous écoute, c’est magnifique, moi je suis un traditionaliste, vous me prenez vraiment au dépourvu, je ne m’attendais vraiment pas à ça. Un traditionaliste qui rentre chez lui sur fond d’air léger pianoté sur un synthétiseur, ça lui allait bien, surtout avec des touches de basse derrière pour mouler ses rouflaquettes. Vous savez quoi, moi j’ai toujours rêvé de devenir écrivain. Sans blagues. Écrivain de science-fiction ; vous écrieriez quoi à ma place ? J’écrirais un truc qui prendrait le contre-pied des romans du genre : au lieu d’avoir un pouvoir exceptionnel jamais révélé, un pouvoir de télépathie par exemple, je voudrais parler d’un loser qui serait le seul dans son monde à ne pas l’avoir, pas de télépathie, tout le monde le violerait à chaque instant, la société de ces humanoïdes se serait constituée autour de cette caractéristique, une société  très sophistiquée comme on pourrait l’imaginer, et lui, il serait le seul con à poil, incapable de faire le moindre travail requis, à la merci de la première petite fille venue qui pourrait lui enfoncer ses doigts dans la tête sans rien lui demander, mais qui se contenterait de le regarder en train de ne pas savoir quoi faire parce que ce serait un gros loser malchanceux. Il s’appellerait Tim, et aux premiers entretiens on lui répliquerait : ah mais vous ne… vraiment ? C’est curieux, c’est même très fâcheux, il va falloir consulter mais pour le poste n’y pensez pas… comment voulez-vous, c’est impossible, je suppose qu’il doit y avoir des instituts qui doivent s’occuper de ce genre de cas… Tim n’entrerait même pas dans la catégorie malade parce qu’absolument personne ne souffrait de ça dans ce monde et que l’absence de cet attribut n’était absolument pas prévu dans le registre des écarts pathologiques envisageables ; il serait un symptôme pathologique totalement discret et unique, unique à jamais probablement ; et ce serait son sous-pouvoir, quelque chose d’unique et d’impensable qui le réduirait à littéralement rien. Vers la fin il en serait réduit à mendier, allongé à la romaine sur des cartons gondolés de matière distendue par l’humidité cent fois évaporée de ses fibres, et de temps à autres il lancerait des regards pitoyables aux petites filles qui se contenteraient de lui donner un dernier petit coup de taser télépathique pour qu’il se calmât. Vous en pensez quoi ? Génial ! Vous me vendez les droits et je vous engage, ça vous dit ? Séverine était un peu atterrée, assise à côté, et la petite femme des RH au poste inconnu, imperturbable, seulement occupée à prendre des notes ; elle devait bien connaître ce grand directeur débonnaire qui se foutait des candidats pour passer quelques après-midi colorés.

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