[Roman] Les deux corps du roi: Sous le Septentrion 7

Je ne savais pas si je décevais mes parents. Ils n’essayaient pas de me pousser outre mesure. Dans le salon se dressait une bibliothèque à cinq niveaux, chaque étagère remplie par une rangée double de livres de poche écornés. Je voulais penser que mes parents avaient une autre bibliothèque, secrète, qu’ils allaient me révéler plus tard pour m’initier aux connaissances sérieuses et surtout, définitives. Je n’étais pas très attiré par les volumes constitués de papier compressé. Ils me procuraient une impression d’abri illicite de vers perdus, tout aussi décontenancés que moi de se trouver là, coincés, pour leur compte, entre des pages presque indénombrables. Ce tas de papier me paraissait insupportable mais je voulais croire qu’il n’y avait pas que ça et j’en voulais plus. Mes parents ne semblaient pourtant pas être de gros lecteurs et je les appréciais pour ça. Quand j’emmenais des copains ébouriffés dans ma chambre, en disant explicitement que c’était pour des raisons de sociabilisation, j’attendais en réalité un seul moment, l’acmé de mon triomphe sur leur incrédulité farouche. Nous jouions à n’importe quoi, je participais dans une totale absence d’investissement languide en observant les gestes de l’enfant qui se trouvait en ma compagnie, les pièces disséminées dans la chambre, des catapultes en plastique, de la mie de pain compacte, du papier toilette déchiré ; je faisais tout pour détourner son attention, dans l’attente du seul événement important qui devait survenir aléatoirement au cours de l’après-midi. Ma main se dirigeait pour ramasser les voitures miniatures que nous projetions contre le mur ; je savais que ce bruit sourd de destruction infantile agaçait ma mère qui venait entrebâiller par moments la porte de ma chambre pour nous demander si nous avions besoin de plus de confort, sous forme d’eau parfumée au sirop d’hibiscus ou de petits rugulahs au pavot. Je lui souriais pour lui signifier notre entière satisfaction. Encore un sourire et c’était bon, mon copain rampait encore à quatre pattes et je me redressais sur mes genoux, les bras le long du corps. Mes cheveux restaient plaqués comme une croûte de suif séché sur le sommet de mon crâne, mes oreilles résonnaient des musiques que j’écoutais en secret avec le baladeur de mon père, mais au fond c’était ma petite musique intérieure. Quand je ramassais des petites miettes répandues sur le sol de ma chambre, un moment de flottement laissait mon père entrer dans les toilettes et c’était ce moment que j’attendais. Il propulsait un jet d’urine brûlant dans la cuvette après avoir remonté la lunette dans un bruit sonore de céramique choquée ; j’ouvrai la porte à moitié. Mon copain devait se distraire de son occupation pour lever ses yeux dans ma direction pour se mettre au fait de ce qui se passait. Mais il était déjà complètement englouti dans l’assouvissement de mon attente. Nous restions tous les deux plusieurs minutes sous la pluie sonore assourdissante déversée par mon père. La vapeur incandescente de l’enfer au sommet des bulles hystériques montait à la surface des globes oculaires de mes invités vidés pendant que je faisais rouler les billes orange des catapultes contres leurs genoux enfoncés dans le parquet.

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