[Roman] Les deux corps du roi: Tsederbaum 8

A l’école un garçon du nom de Tsederbaum courait après les filles. Il leur courait littéralement après puis dessus; ses courtes jambes de petit bœuf plantées dans le bitume de la cour de récréation, il dévisageait une fille suffisamment longtemps pour qu’elle sentît qu’au creux de son oreille se pressaient des coups de corne et de langue et se retournât. Son cou se contractait à peine et Tsederbaum était parti, dans un flash d’ombre soulignant son mollet aguerri, il lui sprintait dessus en mettant ses épaules en avant. La fille avait juste le temps de pousser un petit cri, ou parfois de laisser échapper un petit gloussement car ça ne pouvait être qu’une blague après tout, avant de commencer à détaler comme un jarre les ailes déployées sans pouvoir décoller. Il ne prenait pas beaucoup de temps pour lui arriver dessus, son corps était plus massif que celui de la moyenne des garçons et l’entraînait dans son inertie. Quand je trouvais une place pour m’asseoir sur le petit parvis surélevé de l’école, je m’enfonçais dans un rêve récurrent où Tsederbaum et moi étions assis sur un mur, les pieds comme des petites allumettes molles au-dessus du vide, avec l’espace derrière et devant nous sans une miette d’air ni de frottement à prévoir. Le moment du départ était incrémenté en nous deux, simultanément, nous posions sur le haut du mur nos mains collées aux cuisses aplaties, basculions progressivement le haut du corps au-dessus du noir et d’un coup sec du plat du pied gauche contre la façade, nous nous propulsions pour l’éternité. Tsederbaum donnait toujours le coup légèrement plus puissant et je me retrouvais encore derrière à contempler ses fesses de Vénus en culottes courtes s’éloigner à jamais. Il bourrait les côtes de la fille en lui arrivant dessus avec l’épaule droite armée et se mettait au-dessus d’elle quand elle essayait de se relever ; pendant une petite minute ils semblaient simplement écouter leur respiration haletante sous le soleil, les à-coups de la trachée et la salive pâteuse qui refroidissait le long du palais jusqu’à la luette. Tu vois que ça dure pas longtemps, juste un instant, c’est rapide hein. La fille ne pouvait répondre qu’en gémissant, hésitant entre une rébellion simple et une lamentation de proie aux sabots martelant la nappe dentelée et renversant les bougies ; et elle choisissait presque toujours d’écouter ce que Tsederbaum avait à lui dire. Tu dois savoir que tout arrivera très vite, et si les choses arrivent et partent, c’est que leur temps s’arrête ; tu crois que les gens meurent pas, hein. Oui. C’était un oui nasal qui offrait à la question sa juste rétribution en inconsistance ; elle ne pouvait pas ressentir la signification de cette hypothèse. Ta maman va pas mourir, et tes grands parents, ils sont toujours là ou alors très loin ailleurs, en voyage. Tsederbaum appuyait sur un côté de la petite fille en position latérale de sécurité pour lui révéler un secret qu’il était à ce moment-là seul à connaître – ainsi que ses précédentes victimes qui ne voulaient pas y croire ou vomissaient intérieurement de déception. Mais toi aussi tu vas mourir, les gens meurent, ta maman, ton hamster. J’ai pas de hamster. Elle avait subitement l’air déçue d’être passée à côté de cette opportunité, envisagée seulement maintenant. T’as quoi alors ? J’ai rien. Le « ein » se prolongeait dans sa morve contournant une bouche humide et amère. Ben voilà, t’as rien, même pas un radis de compagnie avec des yeux en feutre, pour toi ce sera plus simple ; les gens meurent. Sur quoi il se relevait doucement pour signifier le poids lentement évanescent de cette révélation. Un adulte devait le lui avoir dit et Tsederbaum semblait jouir de cette connaissance précoce. C’était une supériorité incommensurable, et peut-être une petite perte, mais il comptait l’utiliser à son avantage en donnant un tour radical à son développement intérieur sous forme d’infraction. Il avait le temps de la mûrir plus profondément, à l’échelle logarithmique du temps, sur toute la longueur enflée de l’enfance ; c’était le matériau qu’il allait utiliser pour construire son merkava et transporter la bonne prophétie comme un prince hors du temps suspendu dans les airs. Je n’étais pas persuadé par la justesse a priori de son jugement, mais j’étais intrigué par la capacité de déformation qu’il pouvait utiliser pour imprimer sa volonté.

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