[Roman] Les deux corps du roi: Tenue de Soirée 11

Je marchais pour rentrer depuis mon école en faisant un petit détour par les belles rues de Cimiez, en contrebas des frises en mosaïques bleues et turquoise qui rayonnaient sur moi d’abandon. J’arrivais plein soleil devant une façade rouge Savoie cernée d’amphores ocre qui croquaient sous la dent. Cette vision me plut, le soleil la cuisait comme une tarte à la moutarde dorée, le dos me grattait un peu et ça me rendait d’autant plus pressé de faire un choix ; il y avait à ma gauche une perspective plongeante le long d’une ruelle incurvée avec de l’ombre dans la courbe, et à ma droite la suite plus naturelle du tronçon que j’avais derrière moi. Je décidai de la prendre pour passer in extermis au-dessus du niveau en catabase qui devait me voir de son point de vue en se disant que je n’avais que du coton dans le ventre. J’arrivais sur le boulevard, une artère silencieuse longée de platanes. Il y avait une quantité de propriétés à apprécier dans ce coin, les Anglais avaient investi à la hauteur du simulacre de bon goût qu’ils pouvaient se permettre en ce temps. Une maison que je trouvais particulièrement belle ne trouvait pas de repreneur, la ville finançait les réparations et l’entretien minimal, mais on voyait bien que la structure était en train de se décatir. J’en parlais à Tseder mais je n’arrivais pas à trouver le moyen de lui transmettre mes impressions. Il me fallait trouver un moyen de comprimer l’espace entre la sensation palpable et son incarnation méta dans l’évocation textuelle. C’était compliqué et je commençais à croire que ce n’était pas censé pouvoir être faisable par un être humain. Et je détestais d.ieu d’avoir façonné des créatures aux tensions impossibles à résorber ; de leur avoir accroché et verrouillé à double tour une cage pénienne transparente. Mais Tseder n’était pas de cet avis. Il était persuadé qu’il y avait un moyen. Mais que c’était un moyen caché, une mécanique complexe qu’il fallait dissimuler de son mieux. Tu veux dissimuler quelque chose que personne ne peut avoir ? Le doute fait partie du mécanisme, la potentialité et le credo ; si tu veux, c’est comme un crédit, il suffit de noter les chiffres et de persuader tout le monde d’y croire afin qu’on s’attèle à la tâche qui consiste à lui bâtir un corps de vrais trésors dénichés après coup. La force du verbe noté ; nous n’avons que Son nom et ne pouvons l’invoquer en vain. Nous ne pouvons bâtir Tour suffisamment haute pour atteindre son corps de peut-être. Mais on peut fracasser le plancher en martelant tout le reste qui est à dire, devenir infiniment lourd pour basculer par le bas. Tseder semblait vouloir tout emporter sous le poids de son inertie, l’espace, la nourriture, les cadenas, tout ce qui pouvait un tant soit peu s’arracher, il l’emportait sans humour vers le bas ou vers le haut, ça n’avait pas d’importance, son corps semblait arraché depuis longtemps à la gravité et propulsé depuis sa naissance comme un boulet de sa matrice, il n’avait pas besoin de se tirer par le col comme le baron de Münhausen pour emprunter une direction. Il me rappelait une affiche que je gardais dans un tiroir de mon petit bureau bleu pour enfant, une vieille affiche soviétique que mon père m’avait offerte. Nous prenions du temps pour nous concevoir, dans notre famille, et les vieux objets gardaient une certaine proximité générationnelle malgré leur époque de datation. L’affiche représentait un être humanoïde cosmique, fait d’or ou recouvert d’une pellicule dorée, en train de voler les bras le long du corps sur un fond noir où se détachaient quelques points blancs représentant des étoiles. Il était accompagné de trois spoutniks rouges. C’était une vision du progrès qui naviguait à toute allure vers le couchant. Les soleils ne se couchaient pas dans l’espace mais il fallait éclairer les Abendläder. Hélas ceux-ci avaient tout pris en grippe et continuaient de parler d’efficience localisée. Je demandai à Tseder s’il avait entendu parler de Bogdanov, l’écrivain un peu oublié maintenant. A mon grand étonnement il le connaissait et me dit même que ses parents en avaient été de fervents admirateurs. Je trouvai un peu de réconfort dans le fait que le Vishnu russe vivait encore quelque part, trop rêveur pour les problèmes concrets que la Révolution avait posés, mais subsistant dans le potentiel d’un potlatch systémique d’un homme rouge façonnable.

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