[Roman] Les deux corps du roi: Tenue de Soirée 12

Le lait froid de Tseder était fini. Je déteste l’odeur du résidu lactique qui caille, je vais y aller David, ma mère m’attend pour manger son pörkölt. Amène-moi une part de rouleau au pavot la prochaine fois. Promis, je déteste ça aussi. Tant mieux ! En traversant le corridor je vis mon père qui nous faisait un signe d’au revoir au-dessus de son journal, le bout du nez coincé dans ses petites lunettes métalliques. Je retournai dans ma chambre pour reprendre ma lecture de Klossowski que je comptais terminer ce soir, Roberte Ce Soir. Mes parents devaient aller à une soirée et m’avaient prévenu qu’ils allaient certainement rentrer dans la nuit ; j’appréciais leur confiance et j’appréciais encore plus la perspective d’une nuit solitaire. Je comptais la mettre à profit pour réfléchir à ma discussion avec Tseder devant un film et tenter de créer des liens échevelés avec d’autres sources d’idées – le Klossowski allait être parfait – pour tenter de trouver de nouveaux éléments à soumettre à l’examen de mon copain cynique.

David ! Mon père m’appelait de la chambre à coucher. Il était huit heures. Je le trouvai en train de faire sa cravate, un tissu satiné qui répandait des effluves de Paco Rabane, Drakkar Noir. J’aimais cette odeur, je la trouvais agressive comme les années 90 qu’on était en train de clôturer. David, je voulais encore te dire quelque chose l’autre soir. Il tendait son cou en essayant de donner à son nœud une symétrie acceptable et me lança juste un coup d’œil pour s’assurer de ma présence. Ça ne sera pas long, rassure-toi, nous sommes censés être déjà en route, ta mère et moi. Tu sais que les livres brûlent, David, et c’est une question importante que de savoir lesquels doivent être laissés à leur consumation et lesquels doivent être sauvés ; et la réponse n’est pas aussi évidente qu’elle peut te sembler au premier coup d’œil. Il garda pendant deux ou trois secondes la pause et me regarda sans bouger. Je cherchais mentalement ce qu’il aurait pu considérer comme une réponse facile mais je ne trouvais pas, je ne voyais pas comment trouver une réponse simple à cette question. Rappelle-toi de cet avot de Rabbi Nathan, David : Rabbi Eliézer dit: si toutes les mers étaient d’encre, tous les étangs plantés de calames, si le ciel et la terre étaient des parchemins et si tous les humains exerçaient l’art d’écrire, ils n’épuiseraient pas la Tora apprise par moi, alors que la Tora elle-même ne s’en trouve diminuée que d’autant qu’emporte la pointe d’un pinceau trempé dans la mer. Va chercher ton morceau de calame et écris-moi ça quelque part. Nous allons être en retard ! La voix de ma mère résonnait dans le couloir avec tous ses reproches. Elle entra dans la chambre pour saisir lentement le col de mon père et m’adresser un regard tendre. Je fis un baiser sur une joue mal rasée, me tournai vers ma mère pour recevoir ses lèvres sur le front, et m’en retournai dans ma chambre. Je guettai le bruit du pêne dormant coulissé dans la gâche pour ouvrir mon livre.

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