[Roman] Les deux corps du roi: En contrebas de la coupole 17

Dans la rue je ne me sentais pas plus à l’aise. Les poteaux métalliques, les bittes de bêton, les pare-soleils, les sièges en rotin tressé, les canons et leurs fresques d’Helvètes mosaïques, les antiquaires, leurs vitrines ouvertes au soleil, les chalands fumeurs et les chalands non-fumeurs défilaient, j’entendais le bruit des véhicules et la déglutition d’un chien, sa salive et les nuages devenus presque invisibles dans le crépuscule. Je marchais rapidement en direction de l’église russe; ses coupoles brillaient encore faiblement, un scooter me frôlait et il n’est rien dont je me rappelle plus précisément que ces coupoles, malgré tout. En approchant je vis que la porte était fermée; le matin, encore ouverte et ignorée par tous pendant le déroulement de l’office, la porte avait laissé passer à un moment le prêtre, coiffé et rasé – il avait donc un air occidental, un air de catholique avec un chasuble vert – portant des lunettes ovales, il avait l’air d’être contrarié et pressé dans ses gestes qui n’étaient, au demeurant, pas communs. En sortant, il avait dans la main un petit tapis roulé. Il descendit les quelques marches du perron et le déroula sur les graviers sous le regard entendu des gens – fidèles, croyants ou simplement curieux, je n’avais pas assez d’indices, mais comme pour se trouver en ce lieu, il fallait d’abord passer un grillage et que le badaud commun est curieux mais pas assez pour aller jusqu’à prendre le risque d’être remarqué et se voir poser une question en faisant par mégarde une action à la signification trop précise, je pensais pouvoir croire que ces gens étaient croyants – en soulevant un petit nuage de poussière tandis qu’il était très courbé, jambes fléchies et postérieur très en arrière si bien que tirée de son contexte, cette image pouvait évoquer un exercice tiré de la gymnastique matinal japonaise qu’un trop plein de zèle avait fait capoter à son exécuteur assombris par le rictus que l’effort lui arrachait à la volée. Il se relevait doucement au-dessus de son tapis déroulé, dans l’attente générale – ou ce qui me semblait être une attente générale, de laquelle je faisais partie – et suspendit son bras droit le long du corps; je ne voyais pas l’autre bras. L’instant défilait très doucement, le prêtre ne permettait aucune précipitation, aucun mouvement d’impatience, il pesait d’un poids que je ressentais infiniment grand dans son détachement noble et son balancement de poussah imperceptible sous sa robe. Il s’immobilisa et reprit une course en sens inverse en s’engouffrant dans l’église, en tirant dans sa direction les visages oubliés de leur corps dans le plaisir de leur saisissement discret. Il reparut avec un encensoir, doré si ce n’était d’or massif, constitué, comme il était de mise, d’une sphère percée ornée de motifs suspendue à des chaînes et de ces chaînes qui retenaient la sphère. Il reprit la place exacte qu’il avait quittée et se mit à encenser l’endroit. Je tendais le nez au plus près sans bouger les pieds – j’avais comme honte de m’approcher – pour priser un peu de cette odeur d’encens. Il cessa et repartit dans l’enceinte d’église. Je vis un grand Russe affublé d’une moue grave et ennuyée se signer, et un autre, jeune homme blond nerveux, tout droit sorti d’un roman traitant de repentance et de mère, se signer aussi très vite; il ne devait pas se signer très souvent ou alors sa pudeur alimentée de doutes étouffait son abandon tout sensuel, tout Guido Reni où les Christ paissaient l’air de leurs lèvres graciles, évanouies dans le trouble du calvaire. Une femme avec un garçon enflammé de joues roses qui montraient son insuffisance respiratoire, avait suivi le prêtre du regard et resta immobile dans son mouvement lorsqu’il disparut derrière l’encolure de la porte. D’autres encore avaient levé leurs sourcils, mais non de surprise, plutôt d’avertissement anticipé dans l’inconscience de leur habitude au regard d’un dérangement exceptionnel des règles, qui pouvait se produire. On resta là encore quelques minutes, puis le prêtre parut de nouveau, descendit rapidement les marches, se baissa, saisit le tapis par les coins d’une extrémité et le roula en faisant monter un nuage de poussière; il se releva avec le tapis roulé dans une main comme une baguette flasque et rentra cette fois-ci définitivement dans l’enceinte de l’église. Tout ça m’avait fait penser sur le coup à une opération de désinfection à l’air libre pour ne pas perturber les croyants occupés déjà à l’intérieur. Mais maintenant la porte était fermée et plus personne ne se trouvait dans la cour ou sur le parvis. Le lieu, très petit, évoquait un îlot idéal épargné que personne n’avait la force de visiter; sa proximité était crépusculaire et défiait la pudeur des chalands qui ne cherchaient qu’une transaction ordinaire. Définition de la transaction ordinaire :  verticalement un peu d’ennui s’échangeait contre un petit bout de temps délivré et horizontalement du temps condensé dans un conseil d’emploi transactionnel futur contre la sensation discrète du mystère créé continûment et suspendu comme un éclat d’obus humide au-dessus du désir et du hasard mappés sur l’ensemble de l’énergie marchande comme présentation du monde.

                        J’avais froid et un peu faim. Delphine ne m’avait pas nourri, pour une première rencontre je ne m’en offusquais pas.

Nous sommes allés dans le pays où tu nous avais envoyés ; et vraiment c’est un pays où coulent le lait et le miel, et voici de son fruit. Le fruit n’existait pas, il était idéalement beau mais il était lové dans les bras du monde comme un Ganymède endormi, on ne pouvait pas le voir car pour le voir, il aurait fallu pouvoir décomposer les étapes de sa venue et personne ne l’avait jamais vu venir, il aurait fallu pouvoir rencontrer celui qui l’a posé et personne ne l’avait jamais rencontré ; alors il a fallu le reproduire et le briser pour pouvoir le ramasser, et voler le secret de son émergence. Le soupçon de l’ordre en progression dans le domaine absolu du règne et de la gloire ; ma première rencontre avec Delphine était ce quelque chose de pourri au Royaume du Danemark, surtout parce que ça m’obligeait à y penser et oublier le Royaume, mais au-delà de ça parce que la rencontre signifiait qu’elle devait durer avant de disparaître et qu’elle devait alors signifier que le temps à son horizon se contractait pour diluer progressivement le délai avant l’échéance et se tailler son morceau de règne et de gloire pour exister avant sa fin et avoir le temps de dilater ce dernier pour se tailler un morceau et continuer ainsi de suite.

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