[Roman] Les deux corps du roi: En voiture avec un prophète 18

Quelques mois avant mon arrivée à Genève. Daniel changeait de pièces à toute allure. Il avait les sinus bouchés et en voie d’infection, à force de fumer par-dessus le pollen intoléré de son corps. Son corps au creux du mois de mars, des semaines et semaines de cela, courait comme une goutte d’huile à la surface d’une poêle chauffée. C’était il y a presque trois mois. Tu comprends… J’entends pas ! Non mais tu comprends… haan… Sa voix se réverbérait dans les couloirs ; et comme ils tortuaient à travers les pièces, la voix tortuait très justement à travers les couloirs, on n’entendait pas très bien. Je comprends pas, je ne comprends vraiment pas ce que tu essayes de me dire. Je vais aller chercher des cigarettes. Daniel l’avais rattrapé au niveau de la porte d’entrée et le laissa sortir en haletant avec un visage souriant. Il le regardait descendre les escaliers marbrés en dandinant du cul souligné par la rambarde qui suivait le colimaçon élégant d’avant-guerre ; on n’en construisait plus des comme ça se disait Daniel en courant déjà dans le salon pour faire monter la température. Mais comment il fait ? Il lui aurait bien claqué les fesses si elles avaient été gainées dans un collant spandex ou des leggins, pour faire vibrer sa bite rangée serrée comme un paquet tellement gros qu’il aurait eu l’air d’une coque de boxer. T’es un Noureev de chambre toi, danseur pour dames super gracieux dans une lumière escaliée. En réfléchissant il était en sueur. Son débardeur était taché. Ça fait quatre jours que tu le portes c’est dégueulasse. La fille qui parlait s’appelait Natalia, elle était arrivée il y a quatre mois dans cette coloc de jeunes mecs qui avaient des prétentions, grâce à une mise en relation à travers une connaissance qu’elle avait en commun dans le milieu professionnel avec le maître des lieux. Salut rappelle-moi ton nom déjà s’il te plaît. Natalia. C’est joli, ça te plaît ici ? oui je n’ai jamais habité un appartement avec des moulures au plafond. Ouais ça a du cachet, tu vas avoir beaucoup de projets Natalia je crois, quel département déjà ? Marketing, joaillerie, nouvelle joaillerie, haute joaillerie. Vers Petit Lancy ? Oui. C’est super, dans la joaillerie, tu es dans le luxe maintenant, tu aimes ? J’aime le positionnement de Tiers. Pas de positionnement ou positionnement de boîte gourmande ha ha, la lionne gourmande. La lionne c’est sexuel mais inquiet. Ça n’a pas le détachement d’autres félins mais ça a l’urgence de la détresse dans la mâchoire. C’est beau,. Je suis d’accord mais on joue pas sur ça, elle se promène dans la neige et des palaces tu vois, il y a du Tolstoï, je veux dire quelqu’un a pensé à Tolstoï pour la neige et les palaces. Je sais pas ça fait Belle Époque genre un peu suranné et classe. Je vois, moi ça me fait penser à la neige devant les palais de Saint-Pétersbourg. Ah oui. Tu vois une troïka qui glisse dans le derrière de la panthère qui la tire comme un chien de traîneau. Ah c’est cool j’y avais pas pensé. Une lionne dans la troïka assise sur la banquette devant une princesse tu vois j’aime bien. Ok je vais y penser. Tu connais un peu la ville. Non mais toi tu travailles pour qui ? Pascal, Central Legal Group Priest, à Pont Céard, c’est l’autre QG. Ah oui celui qui est beau.  La jolie verrière, c’est les taxes et la compliance, on dit un peu à tout le monde ce qu’il faut et comment il faut fait mais personne nous écoute ha ha. Ça n’a pas d’importance. Je viendrai te voir. Bien-sûr. Je vais te montrer un peu la ville. On sort ce soir. On va où ? C’est Daniel. Enchantée. Salut tu t’appelles comment ? Natalia. Elle s’appelle Natalia. Daniel. Et toi au fait c’est ? Tsederbaum. Ok. Tu vas vite te sentir à l’aise ici. Vous bossez dans la même boîte c’est ça ? Oui ? C’est quoi la musique qui passe ? C’est pas mal. Tue tue tue tout le monde voici la musique d’ordinateur tire ou meurs. On va où ? A l’église. On va d’abord dîner. Claque simplement la porte. Daniel on prend ta voiture. Ca sent bon dans ta voiture. Ouais je parfume à chaque fois jusqu’à ce que ça écœure et pour masquer l’odeur des cygnes. Des cygnes ? Ouais yen a plein sur les quais, ils ont l’air con avec leur cou et leur faim. Tu les nourris ? Jamais, ils bossent jamais, ils comptent séduire avec leur existence et j’aime pas ça. Ok bizarre. Non mais c’est vrai, j’aimerais en empailler, un j’ai un oncle taxidermiste. Daniel raconte beaucoup de chose. Du coup t’as essayé ? Non mais rien que d’y penser, je sens l’odeur mouillée de leur croupion plumé, tu vois j’ai l’impression d’en avoir plein la caisse. C’est joli cette horloge, elle est énorme. Nous avons réservé au nom de Kadmon, du poisson cru pour tout le monde. Ça me va. C’est bon les sushis. Oui c’est bon. Bien-sûr que c’est bon. Tu viens d’où ? Rouen. Je connais un peu la place de la vierge, la tour du Beurre. C’est pour qu’elle rentre mieux, mais dans quoi ? Vous êtes cons. Pas du tout, c’est très vrai, elle a éjaculé tout le néogothique qui pave les villes américaines et donne aux downtowns son cadre à la jeunesse la plus moderne et la plus cryptée dans les façades de verre adjacentes. Du néogothique ? Oui tu vois le Tribune Tower à Chicago, il glisse dans le monde tous les matins à l’aube qu’il tue juste avant la nuit en fin de journée. C’est bizarre. Daniel tu reprends une bouteille ? Cette conne de serveuse me regarde pas. On va payer par carte. J’ai froid. C’est l’air du lac. Dans ma cité lacustre il y a des problèmes. Ton parfum va me faire vomir Daniel. N’exagérons rien, tu préfères la cage faisandée d’un cygne écrasé sous son or peut-être ? Natalia penses-y Jeanne a brûlé cent et cent et cent et cent fois les pieds léchés par les flammes qui forgent aujourd’hui les armatures du béton coulé dans la forme qui imite le lieu qui la célèbre. La cathédrale de Rouen est plus vieille que Jeanne d’Arc. C’est possible Natalia, mais ne me contredis pas s’il te plaît. D’accord d’accord. Je plaisante. J’ai froid. Quelle chiasse ces néons sur les toits, on voit que ça. Ya une queue. Salut Eric, je suis avec des amis, c’est Natalia, il faut lui faire découvrir. C’est bon venez. Tu bois quoi ? Gin-to. Trois gin tonic connasse. Quoi ? Trois gin tonic s’il te plaît. C’est de la boue cette musique, ya que des petits pédés et des putes, j’ai envie d’éclater leur dents de drogués. J’ai chaud. Tseder j’y vais. Rentre bien. C’était il y a quatre mois, Daniel était rentré sous les étoiles en rêvant d’écraser un mégot sur le nez d’un adolescent et Tsederbaum aspirait les vapeurs de Natalia en reflétant le prestige aux éclats fuchsia et bleu du nightclub sur son front de l’est ; dans la nuit il l’avait pénétrée sous la protection d’un préservatif et elle n’avait pas su dire non par politesse et déférence pour le beurre de toutes les tours qui se dressent dans la graisse luisante du soleil. Retour au débardeur, un mois plus tard. Je le porte parce que je me sens bien dedans, il est confortable, il me tient chaud sans trop en faire. Natalia travaillait sur son ordinateur. La lumière entrait dans la pièce principale par la fenêtre de taille moyenne à moitié voilée derrière un léger rideau en cellulose rayonne bon marché. Daniel entrait dans la lumière pour baisser sur sa rétine l’image lumineuse de Natalia qui travaillait derrière son ordinateur sans lui faire d’autres remarques. L’après-midi les portait sans effort. On entendit coulisser le penne dans la serrure de la porte d’entrée. File-moi une clope Max. Tu comprends maintenant ? Lâche-moi je dois y aller. Non mais Max, attends deux secondes, Tseder t’a dit quelque chose pour… bon laisse tomber, j’ai l’air con comme ça mais j’ai une âme, tu comprends, ça tu comprends au moins ? Max sortit sans rien dire, Natalia leva les yeux de derrière son ordinateur en direction d’un petit Daniel qui avait laissé entre lui et elle un couloir et un cône de lumière qui sortait de la cuisine dans les poussières et les peaux mortes prises dans le vortex statique de leur légèreté révélée. Tu sais quand il rentre. Tsederbaum ? Oui. Non. Il est chiant avec sa discrétion, en fait il n’a rien à dire, c’est pour ça qu’il se tait, peut-être même qu’il ne sait pas vraiment pourquoi il sort. C’est possible, mais c’est normal de se taire quand on n’a rien à dire, c’est même sain. Question de dosage ; tu me vois comme Keitel dans le film, torse nu avec une croix en or et les bras écartés pour pleurer, le manque d’humanité, la rédemption perdue, hein ? De quoi tu parles ? Daniel enleva son débardeur. Vous vendez des croix ? Natalia regardait Daniel les bras sur la table. C’est une idée pour ce que j’écris, je sais pas, j’ai juste l’image. Et elle n’est pas de toi. J’ai juste l’image, je vais en parler à Tseder. Daniel fixa son pied contre un pied de la chaise sur laquelle Natalia était assise, la fermeture de son jean se balançait près du visage, mais les mains ne pouvaient pas encore atteindre les cuisses nues. … of spirit I stay immaculate in the immaculate I’m born immaculate I’ve, l’enceinte iPhone rendait un son trop aigu pour le chant viril de Chelsea. Daniel s’accroupit et posa sa main gauche sur la cuisse gauche de Natalia et remonta jusqu’au coton tiède de la culotte en regardant droit devant, dans le coton bleu ciel du t-shirt. Natalia repoussa sa tête pour le faire basculer et sans attendre qu’il se rattrape, elle marcha avec ses pieds nus sur son ventre pour s’en aller uriner dans les toilettes. Elle avait l’air d’être née récemment.

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