[Roman] Les deux corps du roi: Biedermeier dans un bois 21

Dominique était pressé de fuir momentanément ce petit champ poisseux. Seulement il savait aussi ce qui l’attendait dans le dernier tableau de sa journée. Il ralentit alors son pas, il le mesura, un petit soupir, à peine une expiration sans prétention, tous les trois pas. Il avait déjà fui et garait maintenant son grand véhicule à quelques mètres de la porte dont allait solliciter l’ouverture dans quelques minutes. C’était une berline brillante à quatre roues motrices, habitacle habillé de cuir marron ; le siège passager cachait dans la petite cuvette à croupes, striée de plis calculés, une tache indélébile de sueur grasse qui aurait pu aisément être prise pour la trace d’une incontinence honteuse. Dominique avait essayé des moyens onéreux pour la faire partir avant de songer au remplacement complet du cuir, mais le concessionnaire lui avait certifié que la couleur étant épuisée, tout l’habitacle aurait dû être revêtu d’une nouvelle livrée pour un prix incomparablement plus élevé que le goût amer du dommage initial. C’était bien dommage, Dominique jeta un regard à la tache avant de couper le contact et descendre en claquant la portière dans un bruit préalablement calculé – durant la conception du modèle – par ordinateur. Bonsoir petit frère, tu as un quart d’heure de retard mais ce n’est pas grave, entre. Rosalie préparait le dîner. Dominique savait que ce serait du surgelé réchauffé, du très bon surgelé, la viande sélectionnée n’avait pas subi d’altération gustative, dans un linceul aluminium sous vide, en lévitation au-dessus des tapis hyper-conducteurs, elle avait fait un bond à travers la vapeur glacée de l’azote liquide dans le micro-onde multifonctionnel encastré au fond des meubles en ébonite de la cuisine Biedermeier. Pendant que Rosalie retournait voir son fils, Dominique progressait dévêtu dans le corridor en regardant par l’ouverture nue le paysage bavarois en face du réfrigérateur. L’absence de goût de sa sœur le détruisait et le faisait douter de ses liens filiaux. L’impuissance laconique de Dominique excitait envers lui le mépris de sa sœur. Mais il était avant tout venu pour essayer de capter quelques gouttes de plaisir dans l’interaction avec son neveu. Charles faisait ses arpèges maladroites avec moi dans sa chambre ; je sentais le foutre moisir dans ses chaussettes roulées en boules à travers l’armoire, une armoire de bois massif qui avait traversé quelques générations avec ses colonnes tressées autour des battants pour finir par contenir du foutre séché mais toujours odorant, l’armoire ne pouvait pas se plaindre. Pendant qu’il bouchait le bec de sa clarinette avec sa salive, je me plaisais à m’attendrir devant un poster de Emperor qui trônait au-dessus de son lit avec le E en forme d’orifice gothique à voûte brisée, entouré de l’imagerie tirée du dernier album du groupe mythique, Prometheus. L’effort était prométhéen, c’était une certitude pour moi, un effort dégoûté pour un homme adolescent qui ne jurait que par l’eau, mais qui avait le goût du métal rapide sans artifice inutile, aigu dans son exécution baroque. Rosalie se tenait dans l’encolure de la porte en triturant le bout de la ceinture pendue au-dessous de son excroissance graisseuse majeure et torique. Des notes soufflées comme dans un asthme fatiguée, l’ouverture de la seconde piste, j’étais parti, j’entendais les pas de Dominique que je ne connaissais pas encore, viens à moi, un long soupir enfin, Charles avait faim. Bout de ceinture tournoyant sous nos deux paires d’yeux, alors David, vous mangerez bien avec nous, mon frère passe ce soir, vous ferez sa connaissance, depuis le temps, Charles tu fais des progrès au moins, Monsieur David se donne beaucoup de mal pour faire de toi un clarinettiste décent. Emperor était une formation qui n’avait jamais renoncé à ses origines nineties, jamais reniées, c’était ancré, quelque part au-dessus de Mayhem et de Burzum, Emperor évoluait dans une contrariété tranquille au bord de l’apaisement, au bout des riffs tissées sur le fondement impavide de la batterie, un carré muré sans toit où les prophètes et Eurynome volaient droit, chutaient sur leur orbite cinq heures durant sous la voix constante du chanteur. Oui, on peut dire qu’on se donne du mal mais ce n’est pas sans résultat. Je n’hésitais pas à embarrasser mon élève, je ne cherchais pas son amour mais un salaire qu’il n’était de toute façon pas en mesure de me payer. Charles reposait lentement son instrument à côté de sa chaise, sur la surface molle du lit. Le problème de cet enfant, c’était qu’il se laissait rapidement submerger par l’orgueil et la colère, simplement ça, et je le voyais à cet instant me détester profondément, vouloir probablement ma mort, sans passion mais comme une nécessité impérieuse. Si je n’avais aucune défense et aucun témoin pour m’enterrer de leurs yeux étonnés, il m’aurait planté, la faim constante à l’estomac, il m’aurait bien planté avec le premier objet pointu venu sous sa main. Aller, assez travaillé – j’avais gagné au moins douze minutes – c’est pas mal. Pendant quelques secondes, Charles semblait vouloir me signifier qu’il avait bien compris que je voulais prétendument voler sa mère. Bonsoir, je suis Dominique, l’oncle de ce futur génie musical et obligé de la famille, ma sœur et moi ne savons jouer de rien. Alors c’est bien obligé, je suis tout à fait d’accord, autrement on peut sereinement jeter Poisson à la déchèterie ! Cette plaisanterie fit rire comme prévu le frère de Rosalie, l’oncle de Charles, Dominique, digne héritier des Grümelhaüser et homme de grandes ambitions.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s