[Roman] Les deux corps du roi: Biedermeier dans un bois 22

Pendant que j’allais aux toilettes, Charles avait sorti un livre de son cartable. Rosalie, se posait lentement sur le rebord de son lit pour faire un petit point, comme à son habitude, après mon cours. D’habitude je profitais de ce moment pour m’éclipser avec les billets glissés préalablement au creux de ma paume découverte, mais ce soir je devais apparemment dîner en sus et probablement faire des commentaires. Alors Charles, ça fait plus d’un an maintenant, j’espère que ça te plait et qu’on ne va pas devoir changer, n’est-ce pas ? J’entendis la voix rare de l’adolescent dire non, c’était parfait comme ça, qu’il fallait même encore du temps pour qu’il se perfectionnât. Dominique restait dans la porte, un peu hagard mais c’était une fausse posture, au fond il avait ses idées sur la question. Charles, je t’ai entendu en arrivant, c’était hésitant, on sent que tu attends l’avis du professeur et que les notes sortent mécaniquement, c’est encore scolaire en somme, mais je veux te dire que je trouve dans l’ensemble que tu fais des progrès, c’est même très bien, à ce qu’il me semble, au-dessus de la moyenne. Pour un compliment, c’était sec, ce qu’il fallait seulement pour justifier l’investissement pécuniaire dans cette dimension de l’éducation de Charles ; mais j’avais senti que cet homme ne voulait surtout pas prendre le risque d’être trop expansif, d’en faire trop. Two times might be one too much. Je revins me poser sur le lit à côté du garçon alors qu’il se levait déjà pour aller me succéder sur la lunette en plastique à peine réchauffée par mes soins. Rosalie ne disait rien, se contentant de promener ses petits yeux fureteurs sur le linge, l’emprunte tridimensionnelle à la surface du lit, mes cuisses et la clarinette. Rosalie dit soudainement : vous savez, il me cause pas mal de soucis, c’est un bon élève, je ne peux rien dire, et jamais encore je n’ai eu à le recadrer sur sa discipline en société – il n’est pas turbulent ou excessivement rebelle, vous voyez, cou brisé par un sourire expresse pour édulcorer cette parenthèse – mais… Dominique savait qu’il aurait dû depuis longtemps changer de position, voire de place, aller ailleurs, entamer une activité indépendante démonstrativement, alors je le voyais gigoter dans ses poches car l’occasion était momentanément manquée, il fallait encore rester un peu pour écouter, puis le retour du petit – on ne pouvait pas dégarnir son comité d’accueil comme ça, trop cruel, injustifié – après quoi, avec un peu de chance, s’ensuivrait un silence et alors il, mais peut-être pas, encore quelques remarques, dans ce cas il faudrait encore attendre, mais une influence active des évènements pouvait aussi s’envisager, provoquer un silence ou émettre une sentence conclusive, voire une invitation directe à changer de repères pour, mais bon, il voulait juste être un peu seul. …mais j’ai ce sentiment tenace qu’il ne m’aime pas, qu’il ne sent pas tout ce qu’on fait pour lui, ou pire, qu’il le méprise dans un rejet motivé par la certitude que je veux ainsi le rendre redevable envers moi, alors que c’est si dangereux de nager déjà dans un bain d’amertume à son âge, il y a si peu d’amour si on prend la peine de sommer tout, et il ne s’en rend pas compte, j’en sûre, il ne se rend compte de rien dans ses livres. Rosalie… Les yeux roulés au ciel de Dominique transperçaient le plafond avec le risque de recevoir des miettes et des klippots de plâtre détachés des moulures. On entendit la chasse d’eau et peu après la porte des toilettes s’ouvrir sur les pas de Charles grandissant dans notre direction ; nous semblions avoir peur, mais personne n’avait peur, la situation donnait simplement un air un peu stupide à tous ses aspects. Il entra dans la chambre. Oui, mon petit Charles, on se disait tous que tu faisais beaucoup de progrès. Charles restait assis, les bras croisés, donnant clairement à entendre que tout ça ne le concernait pas, il avait à faire ailleurs. Son livre était posé à côté, bien en évidence au milieu du coussin pour dire qu’il voulait bien se donner la peine d’assister à tout ça et se plier à toutes ces règles de politesse, soit, mais le livre était là, c’était là que l’important résidait et tout le poids du discours incontinent qui se déversait dans la pièce ne le concernait pas mais lui était imposé, c’était ça qui devait le faire réussir et Rosalie – M’aimes-tu au moins, petit salopard ? – préférait manifestement s’adonner à son caprice et empêcher le monde de passer une soirée agréable, avec une compréhension tacite de toutes les petites angoisses qui pouvaient surgir en déchirant l’âme mais que le livre pouvait résorber si seulement on le laissait faire son office. Or Rosalie – caprice, nausée émotionnelle, voilà. Charles fixait le corps de sa mère ; elle chauffait comme une résistance et toute cette graisse pouvait un jour fondre dans sa peau pour la lester comme un poulet sans cuisses figé dans son jus. Figé dans son amour batracien, de la poussière sous des meubles volait s’il y avait un peu d’agitation ou une fenêtre ouverte. Il lui avait été offert de commencer avec les fenêtres grandes ouvertes et son gros cul les avait toutes fermées. Les bras croisés, petit début de digestion, tout allait bien. Petit… vas-t-en, vas plutôt lire dans une autre pièce s’il te plaît, tu me donnes envie de vomir, tu vas finir par faire vomir ta propre mère et j’ai encore le dîner à servir, revient dans vingt minutes…

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