[Roman] Les deux corps du roi: Biedermeier dans un bois 23

Il était 19h42, on avait pris l’habitude de manger tôt dans cet appartement, rapidement et beaucoup, on savait qu’on allait remanger après alors autant en profiter. Rosalie n’avait pas toujours été grosse, un événement à caractère malheureux lui avait brisé certains reflexes d’hygiène et d’apparat, inhibé une partie de sa conscience de soi et oblitéré presque entièrement le monde à portée de main qu’elle pouvait, avant, illuminer des meilleurs traits de sa nature, mais dont elle se contentait simplement aujourd’hui d’entourer de sa présence ubiquiste. Vous avez raison de manger ici. Comment vous appelez-vous ? Dominique ne regardait rien ni personne, en particulier quand il posait les questions et marquait un temps de latence significatif entre chaque prise de parole. Hé bien je m’appelle David. David est notre précepteur, le maître de musique incontesté de Charles, il en fait un enfant précoce après coup. Ironie et plaisanterie, qu’il faisait bon de manger ici, en effet. Rosalie, je ne doute pas des talents de Charles, mais dites-moi, David, est-ce qu’il progresse rapidement, est-ce qu’il y a comme qui dirait des imprévus, des dons insoupçonnées ? C’était une torture pour l’adolescent mais je remarquai qu’il mangeait bien et ne faisait pas des peintures abstraites dans son assiette comme les clichés d’adolescents mal embouchés le voulaient, il mangeait même énergiquement en raclant le fond de la faïence afin de rythmer notre conversion de grincements aigus. Il progresse, je dirais même… qu’il progresse vite, la clarinette ne se donne pas subitement, il y a des aspects techniques qui peuvent freiner physiquement l’élève et Charles les surmonte régulièrement, je sens qu’il y a du travail derrière, c’est très encourageant. Encourageant ? C’est encourageant en effet, c’est très bien, il mérite son filet mignon réchauffé. Et c’était là, la seule pique que Dominique se permit d’envoyer à Rosalie, assise tranquillement, sur sa chaise comme dans un fauteuil, au milieu de ses excroissances adipeuses confortables, et chaudes qui plus est. Dominique, tu parles comme un Junker, ma parole, tu ne sais pas t’exprimer correctement devant des invités, aller, on dirait que tu es déjà soul comme un… comme un lieutenant prussien, tiens. C’était un grade un peu bas, il devait le digérer en même temps que les pommes sautées et le dessert était encore à venir. Rosalie me disait en se penchant au-dessus de mon assiette, le goitre presque empalé sur ma fourchette que je devais alors baisser en cessant de manger, mastiquer, déglutir pour l’écouter : tu sais David, Charles est très chrétien, et je ne dis pas ça comme une mère conne qui exprime ses désirs, il me l’a dit, et le sait, et le rumine, et tu sais le plus étonnant ? Il me dit aussi que son goût pour des genres littéraires et des musiques désaxés est une indulgence personnelle envers soi-même, il en est bien conscient, il ne me garantit rien, et dit qu’il ne serait pas prêt à entrer dans des arguties avec l’Eglise, avec un prêtre par exemple, mais convaincu de sa chrétienté, il ne s’en fait pas du tout, et sait ce que c’est, malgré son amour pour tout ça, il admet la probabilité d’une randomisation inconsciente et assumée de ses goûts étalés dans le temps, ce sont ses termes. Dans une correspondance en lame glacée avec le regard figé mi clos de son fils, je constatai qu’elle avait définitivement brisé le mur méta, elle avait mis la seule confidence – sérieuse – que Charles avait consenti de lui faire, en abîme, face à lui, pas seulement une trahison, un vulgaire commérage, mais une véritable reconfiguration de la Gestalt, au demeurant moins ambitieuse, que Charles, le fils d’une mère pas plus bête et peut-être un peu plus retorse, avait voulu donner au contenu de ses paroles.

Rosalie hérita d’un héritage – pléonasme – immense à la mort de ses autres frères – plus que Dominique – elle était laide et vierge et cette fortune lui attira les faveurs des hommes qui projetèrent leurs sexes gonflés dans la gravité fraternelle du travail capitalisé dans son vagin mortuaire. Charles restait sans père apparent, synthèse suffisante à elle-même de la multitude passagère qui avait aidé à l’engendrer. Il regardait Dominique avec méfiance, comme un concurrent ou un autre candidat, et ne trouvait aucun trait commun avec lui. Charles, je suis heureux de voir en toi un futur musicien, c’est un trait qui a toujours manqué dans notre famille, qui m’a manqué personnellement, ce sera une heureuse différence entre toi et moi. Dominique, je ne te ressemble pas du tout, comment puis-je même être sûr que nous appartenons vraiment à la même espèce ? Notre espèce ne connaît pas d’introgression, elle est unique et c’est son isolement sexuel absolu qui garantit ton appartenance à mon espèce, Charles. L’isolement sexuel, t’en connais un rayon je crois, il a raison Charles. La boutade un peu amère de Dominique était tombée à plat et s’était retournée contre lui ; Rosalie rayonnait comme la grosse Sue dormant sur son canapé en velours écrasé. Son canapé luisait, tant le velours avait été lissé au fil des années sous le poids de sa propriétaire ; des rides durcies, des rigoles formées sous une nuit opaque de deux cents vingt livres, constellaient uniformément les coussins aplatis. Elle avait les jambes écartées avec une couverture de lin vert clair qui recouvrait ce qui était déjà caché sous le poids de ses excroissances adipeuses, l’avant-bras en forme de bouteille Perrier calé dans sa joue-menton. Hein Dominique. C’est stupide, je parlais simplement du modèle mendélien, imaginez-vous simplement une urne, l’urne-population contenant des boules-gènes de différentes couleurs… Ton urne c’est un sac de sable ! Génétique en sac de haricots, oui ! Je ne savais plus très bien ce que je faisais là. Rosalie avait un chien, cette race à face aplatie, noire, et le reste plissé, entre beige clair et crème-champagne-chair-de-pomme. Il s’était approché de notre petit groupe, les yeux exorbités à en avoir le blanc en débord. Vous avez une formation de clarinettiste professionnel ? Je fixais Dominique en réfléchissant à une réponse. Le chien aboya en rotant, sa gorge semblait naturellement incapable de gérer correctement la présence d’un gaz – l’air en l’occurrence – et à chaque inspiration il essayait de déglutir cette masse incorporelle, stressé à l’idée de se laisser circonvenir par son évanescence, en s’étouffant dans un aboiement salivaire gorgé de cris sanglotés. Il avait en plus un air sénile et semblait oublier à chaque fois sa petite aventure en s’accroupissant pour essayer de déféquer trop tôt ce qu’il pensait avoir ingéré la veille. Dominique était un peu meurtri devant une gestion aussi misérable du temps et se détournait à chaque rot en direction de Charles qui jouait avec le paquet d’anches de sa clarinette. Cette vision ne le satisfaisait pas non plus et son neveu le remarquait à son regard contrarié qu’il attribuait à sa remarque sur leur absence de ressemblance physique. L’animal domestique a été créé pour qu’on le sauve tous les jours de la mort car il est incapable de vivre vraiment. On a réduit la diversité de son patrimoine génétique au maximum pour élever de petits rois monozygotes; les animaux domestiques forment une aristocratie monozygotique sous le contrôle total de notre miséricorde. Ah ce clébard me rend folle, tous les jours je le nourris pour qu’il me serve cette petite scène ! Et c’est mon deuxième et le premier était pareil… Tu souffres de tout. Tes animaux  sont comme toi, sont comme nous, ils souffrent de tout. L’espace vous sert, la lumière vous déglutit, l’air vous mange, le temps vous restitue au verbe et vous glisse un nom. C’était la revanche brutale de Dominique ; Rosalie restait KO au bord d’une crise de rire. Oui, j’ai fait le conservatoire de Rouen. Et vous jouez quelque part ? Hélas non, j’ai préféré privilégier une éventuelle vie de famille, les musiciens ont une forte probabilité de finir grillé par leur conjoint, l’instrument branché sur du 220. Vous travaillez dans une belle entreprise ; Tiers fait partie de mes clients, j’imagine que c’est grâce à ça que vous avez eu vent de cette place… C’est un collègue qui a transmis mon contact. Je donne un concert dans quelques jours et il nous manque un clarinettiste, je vous propose le poste si ça vous intéresse.

Je mentais souvent comme ça, je pensais avoir déjà résolu le problème du repentir car je trouvais que c’était pécher que de mentir comme ça mais alors je sentais que c’était foutu, le repentir était caduc car je me l’énonçais et donc passais outre en me tranquillisant intuitivement avec la conscience de me l’avoir dit, et tout était donc à refaire, et je ne pouvais plus le dé-savoir, et la sincérité ne suffisait donc pas et malgré moi je devenais un porc cynique à abattre qui s’était ôté dans la conscience lumineuse de sa situation une possibilité de se justifier. Carnaval de carnages, tous plus petits les uns que les autres.

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