Le Temps et les Diagrammes (2): La Promenade de Robert Walser et l’hubris des nouveaux barbares

« Le monde matinal qui s’étalait devant moi me parut si beau que j’eus l’impression de le voir pour la première fois… » dans la tête du promeneur de Walser, ce n’est pas tout à fait clair, il sort et cela seul est certain, le reste est remis à la palpation géographique qu’il s’apprête à faire. Ortega y Gasset se demandait clairement si le passant espagnol avait une destination lorsqu’il semblait s’en détourner pour aider le voyageur perdu, ou si le but était de sortir pour rencontrer un voyageur et d’avancer comme une fourmi dans le jeu semi programmé de la vie de John Conway, à chaque case une nouvelle direction en fonction de la coloration ? La constitution robuste du promeneur élude cette question et le monde défile en changeant de coloration sous ses pieds. Ces changements sont constatés et précisément commentés jusqu’à la rencontre du vagabond Tomzack. Les jardins opulents hérissés de haricots et jonchés de légumes bienheureux défilent comme des vecteurs originels d’un monde voué aux catastrophes. Une catastrophe est un changement radical de topologie. Les nouvelles enseignes accrochées par les commerçants familiers au promeneur, annoncent les signes déplaisants de ces changements qui sourdent. Walser n’essaye pas de les formuler comme un intellectuel averti de son temps, il ne décrit pas les symptômes de l’homme masse; la figure de Tomzack suffit pour installer en acte la présence nouvelle d’un envahisseur inconnu. Ses gestes monumentaux et son apparence de grand somnambule sont en adéquation suspecte avec les traces édéniques de l’environnement parcouru par le promeneur, c’est comme s’il ne bougeait pas vraiment, ou alors entre les clignements d’yeux des habitants qui l’ont toujours vu là, de près ou de loin. Son pantalon baille, il parait encore plus désinvolte et renfermé que Walser. Pourtant ce dernier est en proie à son hubris modeste de contemplateur impavide. Walser s’approprie l’extase fainéante du monde primitif, il a l’ambition de le coincer dans sa résine atavique pour défier le géant. Il compte pétrifier le monde avant lui, avant que les barbares d’un genre nouveau ne l’envahissent. Le geste d’écriture est ici en apparence modeste, il est tremblant et minuscule, les lettres dessinées sur les feuillets sont presque illisibles. C’est normal, il y a un embryon de révolte vétérotestamentaire qui dort encore. Mais Walser projette en lui une force étonnamment robuste pour lui assurer une naissance. Quelle naissance exactement ? Le problème de Walser est lié à la répétition essentielle du recouvrement d’un monde d’avant la chute qu’il opère inlassablement, comme un prophète mineur, il n’a pas encore la parole travaillée d’Isaïe ou de Daniel, mais elle ne lui servirait à rien, sa geste est pure description volontariste d’avant la conscience d’un monde envahissant, comme s’il n’en faisait pas vraiment cas, mais c’est sa fixation pré-natale qui l’intéresse ; et c’est toujours déjà une naissance, d’une nature différente des naissances historiales qui s’opèrent depuis le commencement, une naissance au sein d’un temps différent, un temps d’avant le temps. Si on parle de en plus de temps apocalyptique qui est le temps d’après la résolution, un temps d’infini, le cas Walser est un cas plus rare de temps apocalyptique d’avant le temps où l’orgueil démesuré de l’auteur vient se confronter aux prétentions de devenir de n’importe quelle entité qui est alors perçue comme barbare. Mais cette démesure apparait avant tout comme salutaire car elle empêche de penser la nature de l’envahisseur comme apprivoisable ; elle empêche de l’oublier tout court, et de succomber à l’hubris rationnelle. Tomzack apparait à l’horizon comme la puissance pauvre d’une promesse d’avenir réticulé. Il n’a pas besoin de parler, on sait bien qu’il ne va pas le faire, mais simplement passer à côté. Il a le dialogue interne de la catastrophe en lui, il dévisage qui veut l’entendre. Il a la primauté du premier pas parce qu’il n’y a que lui qui veut le faire pour chuter tout de suite après. Mais il offre la sensation incomparable de la chute, le train vertigineux de la compréhension interne des causes et des effets du seul pas surnuméraire qu’il a été choisi de faire à travers lui. Tomzack est un on massifié qui représente la délégation totale des puissances rationnelles du temps. C’est en personne la promesse de la modernité. Il va à l’encontre du promeneur sans rien fixer en tant qu’immense désinhibition de la volonté de modernité dont Walser refuse d’acter la naissance. Il la réduit à une remarque.

Cette remarque ne semble pas avoir été formulée aussi radicalement par les penseurs du XXe siècle, critiques du moderne, du capitalisme, fossoyeurs et accoucheurs du post-moderne. Walser a vu dans sa Promenade la véritable hubris des nouveaux barbares modernes, la facticité et la technicité du temps muet et hyper-présent qu’ils proposent automatiquement, au milieu des premiers champs qui voient les plants de courgettes et de haricots en fleurs. Cette automatisation est le développement de la disruption qu’on découvre ces dernières années ; la disruption est en soi un stress-test qui amène à statuer entre sa reconduction et une sortie mystérieuse qui véhicule la peur atavique de la mort. Walser a posé les conditions d’un stress-test cohérent pour mesurer la robustesse du monde auquel vont s’attaquer les nouveaux barbares. Car Les Barbares Attaquent ! C’est un signal bottom up qui ne trompe pas, il y a encore une révolution en devenir, les petites structures qui forment un réseau modulaire inconsciemment efficient comptent s’attaquer à la génération de barbares vieillissants ; c’est Chronos et Ouranos sur la plage, saisis dans un tourbillon castrateur, c’est une affaire de famille ; d’ailleurs c’est bien le nom de l’enzyme où les catalyses de start-up parisiennes doivent se faire, The Family, qui n’est pas sans rappeler l’infamous Manson Family. N’y voir que la ressemblance superficielle de noms. Il n’empêche, il faut détrôner les vieux pour pouvoir mieux ensemencer et faucher les champs fertiles. Tant qu’ils repoussent, rien d’impossible, mais il apparaît que c’est peut-être un piège, si on veut bien lire Walser d’une certaine manière. Le piège cyclique de l’hubris est toujours en phase d’un nouveau stress-test ; le barbare est en constitution automatique récurrente, il émerge dans le stress-test, il est dedans dès son origine et ce n’est pas son rôle de voir comment en sortir, car s’il le fait, il finira par mourir. Et Nicolas Colin, le co-fondateur de l’incubateur souligne : « Les projets disruptifs qui constituent les start-up et les futurs grands groupes industriels de demain doivent donc acquérir une mentalité : celle du « barbare ». » La Tribune, 2014.

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