[Roman] Les deux corps du roi: Sous le Septentrion 6

18 ans plus tôt. Nice. Le soleil cuisait tous les membres en débord à température ambiante. C’était un peu comme s’il donnait le ton de la danse, l’élève Kröger faisait son possible, des coups de coudes dans les côtes contusionnées, des semelles écrasées, le parquet tremblait sous les coups de la chaleur. Les vieux du quartier s’éventaient avec les menus plastifiés des estaminets donnant sur les rues. C’était des Maghrébins aux traits ciselés qui m’impressionnaient avec leurs grandes mains veineuses, sèches comme des feuilles repliées sur des cigarettes amenées superbement à leurs lèvres contractées. La contraction formait de fines rides sous leur nez éclairé d’azur sous les platanes ; ceux-ci étaient cerclés de disques en fonte encrassés qui comportaient des fentes bouchées par l’herbe. Je jouais sous ces arbres impavides, surveillés par des regards attentifs aux déroulements de nos interactions d’enfants en sneakers, les mollets glabres contractés sous la balle qui dévalait le trottoir. C’était de longs après-midis déposés sur nos épaules agiles ; et quand le soleil rentrait, la douceur du bitume incandescent nous commandait dans un rêve laconique d’obéir au désir parental de nous voir rentrer les yeux un peu perdus. Je rentrais pour entendre le rasoir me caresser l’échine sur les joues denses et rêches de mon père ; il se rasait toujours le soir, avant de déposer ses miettes interdites sous la table consacrée au dîner. C’est qu’il aimait avoir une soie matinale sur les joues et le menton, щетина (trad. : poils durs de quelques jours en russe) virile, au lever dans l’aube qui respirait la veille, il valdinguait dans l’appartement endormi, se frottant aux murs comme un courtisant curieux. Un courtisant qui rendait les hommages au commencement de chaque jour, curieux de voir ce qu’il lui réservait derrière les murs, curieux de voir ce qui lui avait été laissé après chaque nuit, sans pour autant prétendre à rien de particulier. Il parcourait de nudité la simplicité d’un point de départ enrobé de café et de journaux préparés à l’avance, posés sur la table de la cuisine où ça sentait le sarrasin au beurre. Je l’entendais se lever presque systématiquement, réglé comme une horloge qui n’avait pas besoin de déclencheur pour s’actionner. Je sentais ma mère dormir, repliée sous les draps, épouse du matin aux fesses velues qui s’allongeait alors à côté, un bras replié sous la tête. Je pouvais juste baver dans l’oreiller d’intensité honteuse, sans arriver à me défaire du poids écrasant de l’espace ouvert qui traversait les portes de notre appartement. Ma jambe droite, pliée, et l’autre, tendue, dans un mouvement figé de lombaires torsadés ; la lumière fendue après le passage des fentes boisées de mes volets, se couchait sur ma croupe bombée sous la couverture en laine. La bouche ouverte dans le coussin, j’écoutais de concert les murmures amoncelés sur les plinthes avec mon père nu. Ses doigts relâchés cherchaient les poils de la coiffe hassidique laissée à Berditchev, perdue dans la fumée qu’il tirait avidement de chaque cigarette consumée sur notre balcon rayonnant, orné de petits entrelacs de fer. Ma mère les cognait tendrement de sa pantoufle en me regardant progresser en contrebas, caché par un cartable démesuré sous la fraîcheur du matin, vers la cour de l’école. Je progressais au rythme des cris stupides des tourterelles ; je cognais ainsi la balle, attentif à leur signal écoté à travers les branches. Je ne comprenais presque rien, seulement attentif à l’extase qui pouvait me guetter derrière chaque instant passé dehors.

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