[Roman] Les deux corps du roi: Tsederbaum 9

Nous fîmes connaissance, il n’essayait pas ses trucs sur moi, je devais vraiment paraître con comme un schwartze mal éduqué. Je n’étais pas fâché, un partage des eaux s’était établi entre nous : à lui revenait la tâche d’énoncer ce qu’il avait cherché activement à comprendre dans les linéaments du monde qui l’accueillait, la signification des gazouillements de ses congénères et leur inversion, à moi, l’énumération aléatoire des objets présents avec leur potentiel d’accueil pour ses idées. Mon père pissait à s’en décrocher le pénis et se lavait les mains avec l’intention de venir dans ma chambre pour nous regarder interagir quelques minutes en nous posant des questions banales et commentant des faits de peu de signification. Après une des visites de Tsederbaum, il me demanda de venir dans le salon s’asseoir avec lui à la table pour discuter un peu avant que nous allions tous nous coucher. C’était un soir de mai clair, avec des lampadaires encore éteints derrière le feuillage des arbres ; quand ils étaient allumés, on voyait leur lumière passer à travers les branches et ils paraissaient ainsi plus lointains. C’était la première fois que mon père me prenait à partie, il semblait avoir quelque chose d’important à me dire. Ses avant-bras étaient croisés sur la table et sa tête, légèrement tournée dans ma direction ; mais son regard restait dirigé vers le bas, dans le réseau stellaire des miettes restées encore après repas. J’aimais sentir la présence physique d’un adulte tout à côté de moi, surtout quand il était en train d’effectuer lentement un geste répétitif, ça pesait sur toute mon intériorité de solénoïde traversé par un courant qui m’endormait. J’avais peur de fermer les yeux de sommeil. Quand ma maîtresse se penchait au-dessus de ma tête, l’aisselle à quelques centimètres de mon crâne envahi par l’odeur âcre de sa transpiration, pour tourner des pages dans mon manuel, mon sexe s’électrisait et m’envoyait des décharges dans l’échine et derrière les yeux ; ça ressemblait au terrain blanc qui suivait un orgasme, resté indifférent vibrant à l’écoulement collant. Mon père était torse nu avec juste un short déformé par son paquet de cigarettes rangé dans la poche, mais il devait porter ce poids devenu extérieur quelque part, et c’est ce qui devait me parvenir vaguement à ce moment dans le salon. David ? Oui ? Dis-moi David, tu as passé une bonne journée ? Oui, excellente. Vraiment, si bonne que cela, alors… Pourquoi excellente et non juste bonne, comme tout le monde ? Hé bien… j’exagère peut-être un peu, tout le monde dit ça aussi… C’est bien observé, David, apparemment beaucoup préfèrent exagérer de manière patente pour se débarrasser de la question. Je ne voulais pas me débarrasser de mon père. Non il s’agissait de la question. Les deux étaient indissociables. Je n’ai que 10 ans et demi, mon père me regarde et transpire un peu à cause de la chaleur ; toutes les fenêtres sont fermées et seul un fil organique recouvert de poussière anthracite, rend compte d’une circulation pneumatique en ondulant de manière perpendiculaire à la grille plastique de la petite ventilation encastrée au ras du sol. Je suis sûr que c’est en fréquentant ton nouveau copain que tu as passé une si excellente journée. Oui, c’est vrai. Il s’appelle comment déjà… Tsederbaum. Alors David, ses rameaux s’étendront; il aura la magnificence de l’olivier, et les parfums du Liban… Oui, je pense. Tu verras, enfin j’en sais rien, que ma bénédiction soit sur votre amitié. Il me regarda très sérieusement en posant son avant-bras gauche puis fit une grimace. David, apporte-moi un verre de lait et un pot de crème-fraîche. C’était pour soulager ses brûlures d’estomac. Malgré sa bénédiction, quelque chose le tracassait dans notre amitié ; j’avais vu 2 ou 3 fois que Tseder lui avait fait une drôle d’impression, comme si, après l’avoir accepté dans son petit royaume, il essayé de voir sur son front si ce garçon était bien ce qu’il prétendait être. Mais ce ne devait pas être très grave, le cas Tseder avait passé l’œsophage brûlé, et s’apprêtait à sortir de l’estomac mâtiné d’ulcères jaunes comme des fenêtres sur l’enfer et son cœur en auto-consumation. Dans quelques minutes il allait entamer son voyage au long cours dans les intestins.

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